Ce livre L’arbre monde – réflexion scientifique sur l’importance de l’arbre et au-delà de tout ce qui l’entoure est aussi une œuvre poétique. Il se décline d’ailleurs comme un recueil de poésie. Chaque thème abordé « le bolet roi des champignons » ou « l’amadouvier mangeur de bois » fait l’objet d’un descriptif de qualité. Une écriture précise (choix des mots – on ne peut qu’enrichir son vocabulaire – sonorité parlante presque sous forme de rythmes) le met en valeurs. Les descriptions à fleur de peau font rêver. « Le Pic épeiche (Dendrocopos major) au plumage bigarré aime nicher dans une cavité creusée dans une vieille branche de chêne. De là-haut, il picasse et pleupleute et exhibe son bas-ventre rouge écarlate. »
Un équilibre entre symbiose et parasitisme
Quels que soient les sujets évoqués : champignons, insectes, plantes, oiseaux l’auteur, Francis Martin, spécialiste mondial de la forêt, n’est pas avare de son savoir. Il sait aussi le partager – sous forme de textes courts mais argumentés.
Tous ces habitants de la terre – sont quelquefois méconnus. Qui a entendu parler de la boarmie du chêne « un mystérieux papillon nuit » ? Francis Martin précise aussitôt : « Cette créature ailée appartient à la noble famille des Tortricidae ».
Tous ces hôtes qu’ils soient proches ou invisibles à l’œil nu – cohabitent dans un écho système en symbiose ou en parasite autour du chêne, symbole de l’arbre monde. Car tout un monde vit bien autour de lui, grâce à lui. En détruire un de ses composants c’est prendre le risque de détruire tout un équilibre.
À lui seul, il équivaut à une entité qui à la fois reçoit – par exemple les mycéliums des champignons le nourrissent, les vers de terre aèrent le sol sur lequel il croît – ou donne, le geai est friand de ses glands, les mésanges le nettoient des chenilles parasites. Quand vient sa mort, il n’est toujours pas inutile puisque des insectes achèvent de le désintégrer et en se nourrissant par le recycler. On entre dans un monde magique : celui de la naissance, de la transformation et la putréfaction utile à un humus de qualité, utile à tous. Un monde magique cependant menacé par la cupidité de l’homme. Combien de millions d’hectares ont-elles été détruites cette année ? Combien de milliers d’espèces en ont-elles subi les conséquences ?
Des illustrations époustouflantes
D’autre part, c’est un plaisir de feuilleter ce livre. Chaque texte s’accompagne d’une illustration qui elle-même renferme des informations sur les multiples habitants du chêne : c’est un véritable répertoire et l’on se régale à tenter de reconnaître ou un insecte – le bourdon ou un oiseau la mésange bleue ou un champignon le cèpe.
D’ailleurs la beauté de l’ouvrage est la première chose que l’on remarque en le parcourant. Les illustrations de Florian Gadenne sont époustouflantes, magnifiques – chacune étant une œuvre d’art. Détails, aquarelles en couleurs ou à l’encre de chine rappellent la douceur des estampes japonaises. Rien n’échappe à la vision de cet artiste, illustrateur naturaliste. Sa guêpe plus grande que nature – un petit croquis tout de jaune et de gris – effraie par son « redoutable aiguillon ». Pourtant c’est elle qui contribue à la pollinisation ou à la décomposition des cadavres ou à l’éradication des moustiques dont elles se nourrissent. Un simple insecte aux usages multiples. À noter la seconde couverture que l’on peut déplier pour apprécier la richesse de l’arbre monde.
Pseudomonas Quercus
Au fil des pages que l’on dévore, l’enrichissement se poursuit. L’on croyait bien connaître ce chêne tellement répandu. Qu’il soit malingre comme celui qui accueille la truffe sur de pauvres terrains calcaires ou que majestueux et solitaire il érige et étale ses branchages au milieu d’une prairie, l’on s’aperçoit qu’on le sous-estimait. Cet arbre banal, partout présent devient exceptionnel. Il contribue à la richesse et à la diversité de la vie, à la beauté du paysage même quand atteint de maladie il commence à péricliter.
Grâce à ce livre, on apprend à nommer une maladie du chêne la « Pseudomonas quercus« . « Cette hernie » précise l’auteur « apparaît le plus souvent au niveau du coude d’une branche ou d’une fourchaison et plus rarement sur le tronc de Quercus. Cette protubérance proliférante – tumeur bactérienne – surgit des profondeurs de l’écorce. Elle ronge l’arbre qui s’efforce de circonscrire la progression du parasite en formant des callosités. » Pas de quoi paniquer car chaque année quand vient l’automne tombent les glands qui donneront naissance à de jeunes pousses : des futurs chênes.
L’arbre monde de Francis Martin
Illustration Florian Gadenne
Éditions Belin
Published by M.B.
