L’homme sans argent

Peut-on vivre sans argent ? De nos jours, cela paraît peu probable, voire pas souhaitable puisque cela renvoie à la notion de pauvreté. Et pourtant, une telle option remettrait en cause bien des certitudes et bien des aberrations engendrées par nos sociétés mercantiles. C’est le pari engagé par Mark Boyle – être L’homme sans argent – au moins une année durant. Énoncé ainsi, l’on ne mesure pas à ce que cette gageure implique comme conséquences. Même en s’y préparant – Mark Boyle est méthodique, rigoureux et tente de ne rien laisser au hasard –  mais la vie n’est-elle pas imprévisible ou  aléas, l’on ne peut tout sérier. « Il est facile de philosopher sur les raisons qui nous permettraient à abandonner l’argent, mais relever le défi est une tout autre histoire. » Cependant une fois sa décision prise, il met tout en œuvre pour la mener à bout.

Partage – entraide

L’homme sans argent ne manque pas d’arguments ni d’imagination ni d’amis. Habitué au partage, à l’entraide, d’emblée il se sert de son réseau et ne néglige pas son site internet Freeconomy Community : « un facilitateur permettant aux gens de s’aider gratuitement… À la fin, je décidai que le partage serait au cœur du projet : le partage permettrait non seulement de limiter le gâchis des ressources, mais c’était aussi une façon de rapprocher les gens, mine de rien. » 

Échange : un toit contre des heures de travail

L’aventure peut commencer : au lendemain de la journée sans achats, le 28 novembre 2008 – en plein hiver. L’homme sans argent s’installe dans une caravane donnée gratuitement en pleine campagne.  Accueilli dans une ferme, faute de vouloir payer un loyer, il échange des heures de travail. Mark Boyle confectionne un poêle dragon –  le mode de construction est indiqué dans le livre. Il lui sert à cuisiner et à pouvoir manger chaud.  Il se procure un poêle à bois pour le chauffage. « Après des semaines de recherches, on m’indiqua un type qui vivait dans un squat et fabriquait des poêles à partir de bonbonnes de gaz recyclées, de pièces de vélo et de ferraille. » La débrouille devient alors une forme d’intelligence. Elle est parfois nécessaire à la survie.

Cueillette urbaine : fouiller dans le déchet des autres

Ce n’est pas tous les jours facile. Lancé dans ce pari, Mark Boyle ne recule pas. Pour se nourrir, il opte en premier pour la cueillette. « Pratiquer la cueillette dans la société moderne ne permet pas de trouver toute la nourriture dont on a besoin, mais c’est un très bon complément. » Sa seconde option consiste à pratiquer « la cueillette urbaine ou glanage : fouiller dans les déchets des autres. » Le gaspillage est aussi une des plaies d’une société qui oscille entre abondance à outrance, saccage et pauvreté totale. Pour se déplacer, il utilise un vélo, renoue avec la pratique du stop. Il ne néglige pas la communication pour transmettre son expérience : « Il y avait un téléphone fixe à la ferme, et ils étaient ravis de me laisser recevoir mes appels… Ils me laissèrent également passer quelques coups de fil, étant donné que je travaillais tellement dur. »

Le bonheur d’aider, de partager ou de donner

Par cette expérience, Mark Boyle démontre que de nombreux êtres humains sont ravis d’aider, de partager, de donner. Ainsi se sentent-ils valoriser. Ils ont une meilleure image d’eux-mêmes. Cependant, au cours de cette année – hors du commun – tout ne se passe pas dans le confort. En plein hiver, le froid sévit dans une caravane qui n’est pas autant isolée qu’un logement en dur. Mais chaque problème trouve sa solution grâce à l’ingéniosité, la générosité, l’imagination et la persévérance. Quand arrive Noël, il a envie de rendre visite à sa famille qui vit en Irlande. Comment y parvenir sans argent ? « Noël approchait et je n’avais pas de solution concrète. Je commençais à ressentir la frustration que les limites de cette vie faisaient peser. »

Peut-on généraliser le particulier ?

Ce livre se lit comme un récit d’aventure. Extrêmement documenté sur l’aspect pratique d’une année sans argent – avec une pléiade d’astuces et des ressources inattendues. L’auteur impose aussi une vision philosophique optimiste même si on peine à l’imaginer à une plus grande échelle. Que Mark Boyle se soit créé un univers d’amis, de complices, de soutiens ne fait aucun doute. Cet ancien économiste sait s’attirer sympathie et soutien y compris auprès des médias. Il sait communiquer, convaincre. Que dans une société capitaliste s’effectue un tel revirement semble d’une autre nature. Comment ceux qui détiennent pouvoir et argent pourraient-ils accepter d’y renoncer ? Et pourtant, alors que l’urgence climatique demande de repenser nos modes de vie, l’on est bien loin de se remettre en cause, de faire le premier pas. L’idée même de décroissance engendre sinon le refus, du moins la panique ou le scepticisme.   

L’homme sans argent – Mark Boyle

Traduit de l’anglais (Irlande) par Pauline Rebelle – Éditions : Les Arènes

 

 

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