Le docteur Jivago

Bien qu’étant adepte de la littérature russe, je n’avais pas encore lu Le docteur Jivago de Boris Pasternak. Pourquoi ? Difficile de savoir ! Mais le titre me disait quelque-chose. Sans doute me rappelait-il le film du même nom.

Le docteur JivagoDès les premières lignes, je suis séduite. Le docteur Jivago : au cœur de l’humain s’enrichit d’ une écriture simple, riche en sensations. Les personnages émergent à peine définis : portraits d’un instant, d’un moment de vie qui plus tard forgera une personnalité et prendra toute sa place dans une histoire qui s’enracine dans une austère réalité. Comme une peinture impressionniste. « Tant que sa mère avait vécu, Ioura n’avait pas su que son père les avait abandonnés depuis longtemps, qu’il voyageait sans cesse en Sibérie et à l’étranger, qu’il faisait la noce, et qu’il avait semé aux quatre vents tous leurs millions. »

Nous sommes au début du XX ième siècle. La première insurrection révolutionnaire de 1905 n’a pas abouti. Cependant elle a semé sur son chemin des graines hétéroclites qui ne demandent qu’à germer. Le combat idéologique entre marxistes, anarchistes ou russes blancs ne passe pas par le dialogue mais par l’exclusion, voire la prison, le bagne, les exécutions sommaires.

Des personnages à l’image de la société russe

Iouri est né dans une famille riche : les Jivago même s’il est ruiné. Du passé faisons table rase : ce n’est pas si évident. Qu’importe ! Ce qui reste, c’est le ressenti, le souvenir et le rejet d’une oligarchie qui a profité des avantages liés à sa position.  Sa mère décédée, l’enfant grandit dans une famille d’accueil au côté de Tonia qui deviendra son épouse. Son oncle, le grand-duc, Nikolaï Nikolaïevitch,  écrit des livres. Cependant s’exprimer comporte des risques. L’opprobre guette, la censure veille.

« – Le nerf vital du paupérisme… lisait Nikolaï Nikolaïevitch sur le manuscrit corrigé.

Je pense qu’il vaut mieux mettre « l’essence », disait Ivan Ivanovitch Voskoboïnikov, et il corrigeait sur l’épreuve. »

Dans cette Russie en effervescence, trouver la juste équation semble impossible.

Lara : femme indépendante – femme pensante

En vis-à-vis, Lara : au contraire, elle vient d’un milieu moins aisé. Elle n’ignore pas qu’elle devra s’en sortir par elle-même. Intelligente, elle fait des études pour devenir enseignante. Belle, elle ne laisse pas indifférente celui qui se présente comme le protecteur de la famille : Viktor Ippolitovich Komarovski. Elle a juste seize ans. Pouvait-elle être se rebeller ? Elle constate cependant : « Maintenant elle est… une fille perdue. […] Seigneur, Seigneur, comment cela a-t-il pu arriver ! […] Lara ne levait pas la tête. Ses épaules tressaillaient. Elle pleurait. »

Iouri et Lara se croisent à l’orée de l’adolescence. Iouri admire la belle jeune fille. Ils n’en suivent pas moins des chemins différents. En tant que médecin, l’armée russe alors en conflit avec l’empire de Guillaume II (l’Autriche et l’Allemagne) réquisitionne Iouri. Lara épouse Pacha – un fils de chemineau, engagé au côté des révolutionnaires. Durant cette période opaque, Pacha disparaît tandis que l’armée russe s’embourbe. Lara qui exerce dorénavant le métier d’infirmière part à sa recherche ne croyant pas à l’annonce de sa mort. Elle suppose qu’il a changé d’identité : sous le pseudonyme de Strelnikov, il serait le général de l’armée révolutionnaire.

De la guerre à la Révolution d’octobre

Iouri Andréiévitch observe le chaos lié à la guerre. Ainsi écrivait-il à sa femme son impossibilité de la rejoindre.

« Le désarroi et l’anarchie persistent dans l’armée.[…] A plusieurs reprises, j’ai tout fait pour rentrer. Mais ce n’est pas si simple. Ce qui nous retient, ce n’est pas tant notre travail, que nous pourrions sans grand mal confier à d’autres. Les difficultés tiennent au voyage même. Ou bien il n’y a pas de trains, ou bien il en passe, mais qui sont à ce point chargés qu’il n’y a pas moyen d’y monter. »

La guerre s’achève dans la confusion. Commence la Révolution d’octobre, s’ouvre une nouvelle ère d’incertitude. Qui est avec qui ?  Pour les citoyens ordinaires, la vie n’est pas plus facile. Il est à craindre la délation : et la famille de Iouri, ayant fait partie des castes dominantes n’est plus à l’abri. Son oncle Nikolaï Nikolaïevitch n’était-il pas au côté du tsar pour encourager les troupes ?

Chez eux, dans leur appartement moscovite – dont ils n’occupent plus que  trois pièces, Tania ayant cédé les autres pièces, Iouri, sa femme et son fils, non seulement ne sont plus en sécurité mais ils n’arrivent plus à se nourrir. Règne la pénurie. « Les auvents étaient rabattus sur des étals vides, on ne les avait même pas verrouillés et il n’y avait rien à acheter sur la place, couverte d’immondices qu’on n’enlevait plus. » Même si Iouri exerce comme médecin à l’hôpital, cela ne suffit pas à trouver comment nourrir sa famille. « Longtemps, la plupart des gens se nourrirent essentiellement du millet bouilli et de soupe aux têtes de harengs. » Partout en Russie, c’est la désolation, c’est le désastre, c’est le chaos.

Devenir paysan pour ne pas mourir de faim

Le docteur JivagoLa famille Jivago décide de quitter Moscou pour se réfugier à Varykino dans une propriété que Iouri partage avec Mikoulitsyne, ancien intendant des forges de la famille et où travailler la terre permet de manger. « Nous avons eu de la chance : l’automne a été remarquable sec et chaud. On a eu le temps d’arracher les pommes de terre. […] Tout a été rangé dans la principale resserre du sous-sol, au-dessus de laquelle on a recouvert le plancher de foin et de vieilles couvertures déchirées. On a descendu également deux tonneaux de concombres salés par les soins de Tonia, et autant de choucroute. »

Au moins, la famille Jivago sait qu’elle ne mourra pas de faim, d’autant que Iouri se rend compte que sa femme est enceinte. Poète, philosophe, il s’inquiète des conséquences. L’homme n’était pas admis lors de l’accouchement. Il se contentait d’attendre. « La femme est seule à mettre au monde son enfant, elle est seule à se retrancher avec lui au second plan de l’existence. […] Et seule, dans une acceptation silencieuse, elle le nourrit et l’élève. »

Des femmes dans la survie

Bien que respectant sa femme, le docteur Jivago flanche face à la beauté, le courage et l’intelligence de Lara. Comme maintes femmes, elle assure sa survie et celle de sa fille Katenka tant par son pragmatisme, que par sa  générosité ou par sa capacité d’adaptation. Pour se rapprocher de son mari – elle sait qu’il est en Sibérie – elle et sa fille se sont installées dans un logement abandonné, infesté de rats. Ceux-ci grouillent, se faufilent dans le moindre trou à la recherche de nourriture.   « Le bruit de la clé dans la serrure sema la panique dans l’appartement. L’habitation déserte l’accueillait avec un tintamarre de boîtes en fer-blanc renversés. Des rats s’écrasaient de tout leur poids sur le plancher et filaient à la débandade. Le docteur fut écœuré en pensant à son impuissance devant cette infection qui devait pulluler dans tout l’appartement. »

Pour Iouri et Lara point une aube nouvelle. Cependant il est difficile dans ce pays déchiré, en guerre civile de vivre heureux et paisible. Si l’armée rouge a chassé les riches et mis sur pied de nouveaux préceptes ou lois, les conflits ne s’éteignent pas. Des groupuscules rivaux s’affrontent. Iouri, prisonnier du camp des partisans, en fait les frais. « Une détonation toute proche l’assourdit. […] Le cheval arrêté dans son élan, fit quelques écarts, recula et s’accroupit légèrement, prêt à se cabrer. […] – Ne bougez pas, camarade docteur. […] Si vous obéissez, nous vous garantissons une entière sécurité. Dans le cas contraire, ne nous en veuillez pas, nous ferons feu. »

L’apocalypse dans la Taïga glacée

Commencent de longs mois au fin fond de la Taïga, loin de sa famille officielle et loin de celle qu’il aime. S’évader devient une obsession jusqu’à y laisser sa vie. De cette chevauchée du docteur Jivago à travers un pays exsangue, s’en suit une description apocalyptique. « On entourait un morceau de chair humaine ensanglantée qui gisait à terre. Le malheureux respirait à peine. Il avait le bras droit et la jambe gauche coupés. »

Comment s’accommoder de l’horreur quotidienne ?

Au-delà du récit personnalisé à travers des caractères typés, parfois contradictoires – mais n’est-ce pas à l’image même d’une société – l’auteur pointe les interrogations sur le sens des décisions prises par ceux qui ont le pouvoir, en l’occurrence les bolchéviques. Rien ne paraît acquis ou définitif. « Des bandes armées ont traversé Varykino ; on ne pas trop ce que c’était : ils ne parlaient pas comme chez nous. Maison après maison, ils ont fait sortir les habitants dans la rue et les ont fusillés. Puis ils sont partis sans rien dire. Les cadavres sont restés dans la neige, il n’y avait personne pour les ramasser. »

Les révoltes qu’elles soient individuelles ou collectives se paient au prix de la vie. L’individu ne compte pas au regard des guerres et des législations entérinées. Pire, il s’en accommode. « Gordon et Doudorov appartenaient à un milieu de bons professeurs. Ils passaient leur vie parmi de bons livres, en compagnie de bons penseurs, de bons compositeurs, écoutant de la musique qui serait toujours bonne et qui n’était que de la bonne musique, et ils ne savaient pas que d’avoir un goût moyen est pire que de ne pas avoir de goût. » 

Bien qu’écrit au début du vingtième siècle, ce livre n’a rien perdu de son actualité et de sa pertinence.

Le docteur Jivago de Boris Pasternak

Éditions Folio

Published by M.B le 24 octobre 2024