Nous

Nous

Ce roman de sciences fiction  Nous d’Evgueni Zamiatine écrit au début vingtième siècle n’en reste pas moins un chef d’œuvre qui n’a rien perdu de sa pertinence. Bien au contraire ! Alors que les progrès informatiques vont crescendo – avec entre autres les inconnues que font naître le développement exponentiel de l’intelligence artificielle, l’incertitude géopolitique qu’engendrent des pouvoirs hégémoniques croissants, parfois proches de principes dictatoriaux – Evgueni Zimiatique en prophète décrit une société dans laquelle la liberté n’existe plus. Pire encore ses citoyens ne  s’en inquiètent pas : ils se satisfont du monde qu’on leur propose. Mais au fait, sommes-nous si loin de ce monde là ?

Une écriture synthétique

Il n’y a pas que le thème abordé qui est novateur (il sera par la suite repris par maints romanciers – 1984 Georges Orwell – Le meilleurs des mondes Aldous Huxley) l’écriture hachée, synthétique n’en est pas moins surprenante. Elle rythme ce roman qui se présente sous forme de notes. Écrit par un scientifique : « Moi, D-503, constructeur de l’INTEGRALE, je ne suis qu’un mathématicien de l’État Unitaire. Ma plume accoutumée aux chiffres ne sait pas créer la musique des assonances et des rimes », il ne cherche pas la subtilité, s’en tient à l’essentiel : signe de sa déshumanisation.

Contrairement aux romans de cette époque, l’auteur ne s’attarde pas à décrire par le détail ses personnages  qui d’ailleurs n’ont pas de noms. Une écriture minimale – juste l’essentiel, l’impression ressentie – suggèrent ces êtres schématisés. Leurs identités se déclinent sous forme d’une lettre suivie d’un numéro : O-90, I-330.

La transparence partout – tout le temps

En effet, dans cet état unitaire, chaque composant – s’agit-il encore d’êtres humains ? – n’a rien à cacher. Ses lieux de vie – des appartements en verre – sont transparents. Seule intimité possible – lors des rapports sexuels qui sont vivement recommandés mais limités dans une tranche horaire déterminée – les stores sont baissés. D.503 a une maîtresse : « O-90, ma douce ! J’ai toujours eu cette impression – qu’elle ressemble à son nom : dix centimètres au-dessous de la Norme maternelle – et toute modelée en rondeurs, et ce O rose – sa bouche- ouvert pour accueillir la moindre de mes paroles. »

Dans vingt jours, l’INTEGRALE, partira dans l’espace pour apporter la notion du bonheur pour tous aux autres habitants du cosmos. C’est ce qu’affirme la publication parue dans le Journal officiel. « Vous êtes destinés à soumettre au joug bienfaisant de la raison des êtres inconnus qui habitent d’autres planètes et sont encore en état de liberté primitive. S’ils refusent de comprendre que nous leur apportons un bonheur mathématiquement exact, notre devoir sera de les obliger à être heureux. Mais avant de recourir aux armes, nous essayons la parole. » On croirait entendre Trump.

Le ronronnement d’un monde parfait

Dans ce monde terrien, parfait, que dirige un Bienfaiteur, acronyme de Dieu, pas de dissonance, pas de déviance, pas de révolte. Tout ronronne. Les habitants respectent les règles énoncées : travaillent, se reposent quand l’heure arrive, rentrent chez eux, s’accouplent, dorment sans le moindre rêve. Il existe même des poètes. « R-13 ; oui, le poète aux lèvres négroïdes, tout le monde le connaît. »

Evgueni Zamiatine, l’auteur n’en dira guère plus sur ce poète – si ce n’est que O-90 est aussi sa maîtresse – et réitèrera sa prime description comme un mot de passe.

Mais ce monde tourne-t-il si bien ?

Ne connaît-il aucune faille ?

Première rupture la rencontre du narrateur avec I-330. « Cette I m’agace, m’irrite – me fait presque peur. Mais c’est justement pourquoi j’ai dit : oui. » D-503 accepte l’invitation lancée par I-330 qui le récupère en aéronef. Elle l’amène jusqu’à la Vieille Maison, vestige comme un musée d’une époque révolue où I-330 a ses habitudes. « Nous avons traversé une pièce où étaient disposés de petits lit d’enfants ( à cette époque, les enfants aussi étaient une propriété privée). Alors que l’alcool est prohibé, I-3030 habillée à l’ancienne – très sexy – sirote un verre d’absinthe. D-503 à succombe à son charme, se laisse envoûter, tombe amoureux éperdument de celle résumée à cette description «  dents  aiguës – triangle aigu et railleur des soucils. »

Vous avez développé une âme

Commence le désarroi, le doute, les écarts de conduite : la sensation de pertes de repaires. Désemparé, D-503 va consulter.  « Je me précipite vers lui comme un proche, et, en plein visage (nez-lame)- je lui débite on ne sait quoi à propos d’insomnies, de rêves, d’ombres, de monde jaune. Les lèvres ciseaux étincellent, sourient.

– Un vilain cas ! Manifestement, vous avez développé une âme. […]
– C’est… très grave, ai-je balbutié.
– Inguérissable, a coupé Ciseaux. »

Supprimer l’âme, la réflexion, le libre arbitre ! Ce serait le souhait de toute société totalitariste de bannir à jamais la critique prélude à la rébellion.  Que chacun.e se soumette, accepte sa condition d »esclave, ne s’interroge pas, ne rêve plus. Mais l’insoumission, la révolte et les révolutions font aussi partie de l’histoire des êtres humains!

Toujours dans la même veine : Panorama de Lilia Hassaine
Nous d’Evgueni Zamiatine
Traduit du russe par Hélène Henry 
Collection Babel Éditions Acte Sud
Published by M.B.