Dans son roman Études en noir, José Carlos Somoza se plait à mélanger les genres : styles littéraires variés, diversités des récits au gré de personnages dont l’identité reste ambigue, multiplicité des lieux. L’histoire se déroule dans l’Angleterre du XIXe siècle où les moyens de communication sont restreints. Se côtoient richesse et extrême pauvreté – mais ceci n’a pas tellement changé – à l’image de ses enfants délaissés qui vivent dans la rue, prêts à tout afin de pouvoir se nourrir.
Tout est une question de frontière
Dans cette œuvre, tout est une question de frontière : une frontière ténue. Qui est fou ou qui ne l’est pas ? Que penser de ce petit bonhomme, recroquevillé dans son fauteuil qui refuse de révéler son nom et se fait appeler M. X. ? Soigné dans la résidence Clarendon privée de Portsmouth, il semble vivre dans le noir, refusant que sa nouvelle infirmière Anne McCarey ouvre les rideaux.
Pourquoi ? Lubies ou raisons autres ? Mais lesquelles ? Quoiqu’en pense ou dise son curieux patient, Anne entend bien faire son métier : protéger et soigner cet être paradoxal à l’image de ses yeux non symétriques. « L’œil droit était d’un bleu presque délavé, tel un aquarium vide. En me penchant un peu, je constatai que cela provenait de son énorme iris, qui remplissait presque toute la conjonctivite. En revanche, l’iris gauche était assiégé par un buisson de ronces épaisses formant un dessin qui, s’il ne s’était pas agi d’un œil, aurait pu être simplement beau.
Un œil bleu, l’autre rouge.
L’ensemble était fabuleux. »
Mystère en chambre close
Comment ce petit homme cloué dans son fauteuil qui joue d’un violon imaginaire a-t-il pu savoir qu’Anne avait été victime de violences de la part de son amant lorsqu’elle lui avait annoncé son choix de quitter Londres pour Clarendon House afin d’y exercer son métier d’’infirmière ? Aucune explication ne paraît possible ?
« Mais qui avait pu le lui dire ? Mon frère ?
Mais pourquoi Andy aurait-il parlé de moi à un malade mental interné à Portsmouth ? »
Anne, c’est elle qui raconte l’essentiel de l’histoire n’est pas au bout de ses étonnements et de ses interrogations. Ses descriptions ne manquent pas de pertinence. Elle s’intègre, ne juge pas et ne manquent pas de questionner ses collègues.
Survient l’évènement perturbateur : un mendiant, Elmer est assassiné sur la plage de Portsmouth. On aperçoit son cadavre depuis les fenêtres de la résidence. Tout le personnel curieux, indigné, choqué est en effervescence. Pourquoi Scotland Yard dépêche-t-elle l’inspecteur Augustus Merton et le sergent Jameson qui viennent interroger les malades de la clinique et comment se fait-il que M. X en sache autant que l’inspecteur alors qu’il ne bouge pas de sa chambre ?
Anne observatrice hors pair
Anne, sincère dans l’analyse de ses réactions brille par sa vivacité et sa perspicacité. «J’éprouve une terreur naturelle envers la police, presque semblable à celle que j’éprouve devant les malfaiteurs, car avec ces derniers, on peut toujours recourir à la police. » On aime ses remarques, ses descriptions, ses atermoiements, ses déductions. Rien ne peut la corrompre, ni la faire dévier une fois sa décision prise ou son opinion faite ! Y compris M. X qui met en difficulté les envoyés de Scotland Yard « Non, monsieur l’inspecteur, dit rapidement la voix dans le fauteuil, je n’ai rien vu ni entendu de bizarre entre minuit et cinq heures. » L’inspecteur est surpris. « Comment le savez-vous que ce sont les heures…. ? »
M.X a réponse à tout « Je ne le savais pas, monsieur l’inspecteur, maintenant si, merci beaucoup. » Ces répliques déplaisent. Les envoyés de Scotland Yard s’en plaignent au directeur de la clinique qui menace M.X. Celui-ci cependant bénéficie de solides appuis auprès d’une famille puissante sur qui le doute plane cependant : voulait-elle se débarrasser d’un enfant trop intelligent ou voulait-elle le protéger face à un univers incapable de comprendre sa différence ?
Où commence la réalité ou s’achève l’imaginaire ?
Monde réel ou monde fictif ? José Carlos Somoza joue avec son lecteur tout en inspirant de la littérature anglaise. Même la notion de vie ou de mort ne semble plus avoir de frontière alors qu’ un écrivain tombe sous la coupe d’un manipulateur exceptionnel. Tout est ambigu, histoire de culture. L’on n’est jamais sur de rien surtout lorsque débarque le docteur Conan Doyle à qui M.X semble accorder confiance et intérêt. » Je ne pus m’empêcher de sourire. Ils étaient debout sur le sable, près du rivage. Comme un père et son fils. Doyle donnant le bras à M.X., pieds nus, tenant son petit chapeau. Deux pèlerins soumis au va-et-vient du vent, souriant comme des collégiens. »
Bien que cloîtrée dans la clinique, Anne arrive à sortir. Grâce à l’invitation de Doyle, elle se rend à un spectacle de théâtre clandestin, bravant interdits et préjugés. Néanmoins se pose la question de savoir jusqu’où peut aller la recherche du plaisir sans enfreindre la liberté d’autrui ? Des théâtres proposent des pièces où les enfants abandonnés – sans droit face aux enfants des plus aisés bien traités, protégés – sont exposés nus : une référence à l’attrait de la pédophilie sous couvert de pièces de théâtre de chambre clandestin. Une façon pour les spectateurs de se pavaner face à des corps d’adolescents dévêtus sur scène.
Doigté, finesse, sensibilité
Tout est une question de doigté : jusqu’où l’art, la créativité peuvent-ils aller sans attenter à l’intégrité de ceux qui jouent la comédie ? Rôle et force du théâtre : le public peut-il tout tolérer ? Pour Doyle qui se dit écrivain : il a crée un personnage appelé Sherlock Holmes, il n’y a pas de doute « Le théâtre… […] Vous voyez ? Il est né en tant que rituel religieux et orgiaque. » La référence à Sherlock Holmes – M.X décide d’en faire son identité – les espions inattendus, les rebondissements et la force du détective qui observe, réfléchit et tire des conclusions là où d’autres s’arrêtent aux apparences offrent à ce roman Études en noir une flexibilité agréable. Jusqu’aux derniers chapitres – alors que se dessine un jeu d’échec grandeur humaine – diabolique, machiavélique – l’on est stupéfait, bluffé.
Tout est une question de finesse, de sensibilité : le ressenti de l’infirmière évolue grâce au regard d’un autre. Jusqu’à quel point notre éducation nous sculpte-t-elle faisant que nous ayons une mauvaise opinion ou une piètre image de nous-même ?
Sans lasser aucunement, sans fléchir dans l’intrigue, le livre s’enrichit au fil des pages de manière exceptionnelle porté par le récit d’une infirmière intelligente, sensible et émancipée.