Un très grand livre que cette fresque historique de 1939 jusqu’aux années 2000 à peine romancée dans ce pays qui s’appelait la Tchécoslovaquie. À partir du quotidien de plusieurs personnages – ils sont nombreux – on ne peut tous les citer – l’auteur, Timothée Demeillers immisce son lecteur dans le vécu des diverses populations de la région des sudètes : tchèques, tziganes et allemands. La cohabitation entraîne inégalités sociales et suspicions quels que soient les régimes politiques qui dominent. Alternent le tumulte et l’oubli.
1939 : l’offensive nazie
Les parents de Sieglinde – une adolescente allemande – qui vivent dans la région des sudètes adhèrent aux idéaux d’Hitler. Son père s’engage au sein de l’armée hitlérienne. Cette famille aisée vit parmi des tchèques bien moins lotis à l’exemple de Mirko – fils d’un pâtissier. Sieglinde et Mirko adolescents amoureux se trouvent confrontés à la réalité historique. Leur amour n’a pas d’avenir alors que s’intensifient les bruits de bottes. Les troupes d’Hitler envahissent et annexent les sudètes.
Dans les camps de concentration, communistes et tziganes tchèques font partie des premiers déportés. De la famille Tulep ne survit que Michal. C’est un homme détruit qui retourne vers sa ville. « Parmi cette marée humaine, inondée de misère et de désespoir, évoluait Michal Tulej. Il sortait de Buchenwald, où il avait passé trois années avant d’être libéré par les Américains. » Par des phrases puissantes, l’auteur décrit l’horreur. Jamais, dans l’esprit de Michal, elle ne pourra s’estomper. « Juchés sur leurs tanks flanqués de la bannière étoilée, ces sauveurs n’avaient trouvé que des cadavres, des cadavres pendus, des cadavres abattus et une nuée de vingt mille ou presque macchabées mouvant leurs charognes dans leur direction, tas de squelette flottant dans le tissu raidi de leurs uniformes rayés, mélangés à des gardes capitulards, tremblants comme des feuilles, que les détenus n’avaient même pas pris de brutaliser. C’était la sidération. »
1945 : la débâcle
La roue tourne. S’envient la débâcle nazie. À la suite d’une délation, c’est autour de Sieglinde et de sa mère de devoir quitter leur ville : Jedlov. Joseph Muller les dénonce au communiste Kunicek. « Il raconta comment Singlinde Zinke partait le dimanche rejoindre les Jeunesses hitlériennes ; comment son père Johann Zinke recevait régulièrement dans son cabinet de notaire des membres du parti des Allemands des Sudètes et même un responsable haut placé de l’administration nazie ». Elles font partie des innombrables prisonniers politiques. Après l’horreur nazie viennent les atrocités commises par les vainqueurs : des tchèques soutenus par les troupes russes. Une nouvelle république tchèque est proclamée : des tchèques prennent le pouvoir entre opportunisme et conviction.
Sur ce territoire frontalier résident des tziganes comme Tereza : une minorité ethnique peu appréciée par les nouveaux vainqueurs même si des tentatives sont faites pour les intégrer à l’image d’Ivetka qui a quitté son village, ses traditions pour accompagner son mari jusqu’à Jedlov. Conseillée par Michal Tulej, elle fait des études et devient le symbole féminin des tziganes émancipés grâce au socialisme. Mais c’est un surtout l’arbre qui cache la forêt, l’exception qui confirme la règle.
Années 90 : retour de manivelle
L’épopée historique se poursuit : tombe le mur de Berlin, s’effritent les pays socialistes, s’installe une économie capitaliste. Le bonheur n’est pas au rendez-vous pour tout le monde. « Depuis la chute du communisme, la vie était devenue une roulette russe, où ceux qui gagnaient avaient tout et les perdants encore moins que rien. Au jeu de l’économie de marché, les roms du quartier avaient perdu : ils avaient été les premiers licenciés dans les grandes restructuration du début de la décennie. Le chômage atteignait presque 90%, ici, et les seuls moyens de subsistance se nichaient dans l’économie parallèle et les combines opaques. » Se développent réseaux de drogue, de prostitution avec une recrudescence des idéaux fascistes, racistes notamment chez les jeunes.
Comme un retour de manivelle, un retour dans le passé, les haines s’exacerbent à l’encontre des minorités. Se mettent en place des groupuscules néonazis ou d’extrême droite qui traquent les tziganes, les tuent. « Depuis quelques mois, Jedlov était devenue l’enfer sur terre pour les Roms. Les quatre blocs de Mir 14 se vidaient plus vite que l’eau dans le siphon d’un évier. » En effet, un ouvrier tzigane qui rentrait chez lui, Ctibor Lavicka est assassiné. « Il passa devant le groupe des quatre jeunes qui fumaient devant le pub. Il leva les yeux à ce moment-là et vit la haine qui crépitait dans leur regard. […] À bout de souffle, Citbor s’arrêta un instant. Il manqua de recevoir une pierre. À l’angle de la rue de Silésie, qui marquait l’entrée de Sidliste Mir, un caillou le heurta à l’arrière du crâne. « Bingo, fils de pute ! » rigolèrent ses poursuivants. »
Une très belle fresque historique
Vraiment, Thimothée Demeillers réalise une belle fresque historique où se côtoient et se succèdent plusieurs générations avec une vision juste, ciselée de l’être humain. Pourra-t-il un jour savoir retenir les leçons du passé, faire preuve de tolérance, d’ouverture d’esprit ou toujours les plus forts, les plus opportunistes ceux qui n’ont guère de moralité seront-ils les gagnants ?