Polar poétique et philosophique
Considéré comme un polar, Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk, se lit à la fois comme une œuvre poétique, une réflexion philosophique, une ode à la nature, un plaidoyer pour tous les animaux de l’insecte à la biche en passant par le sanglier. C’est aussi un cheminement au côté de William Blake, poète, graveur et peintre qui avait déjà fasciné Jim Jarnuch dans Dead Man, un film merveilleux.
La narratrice, jeune retraitée se campe franc dans ses bottes en caoutchouc qu’elle ne quitte pas de l’hiver puisqu’elle vit dans une zone enneigée, difficile d’accès. Janina Doucheyko ne tergiverse pas. Elle ne mâche pas ses mots. Ses propos acerbes ne vont pas toujours dans le sens du poil de la bête. Avec son franc parler, elle commente le quotidien, fait part de ses sentiments ou ses ressentiments. À propos de son voisin, Grand-pied retrouvé mort étranglé par un os de biche, elle ne cache pas son animosité à l’égard de ce braconnier qui maltraite sa chienne. Janina s’en était plaint auprès du commandant de police : » cet homme enferme sa chienne dans sa resserre des jours entiers. Elle hurle et elle a froid, car la resserre n’est pas chauffée. » Une plainte vaine ! Dans cette contrée boisée de la Pologne, frontalière avec la Tchéquie, les chasseurs intouchables bénéficient d’immunités et d’appuis quoi qu’ils fassent. Leurs traditions font loi qu’elles qu’en soient les conséquences. Janina ne les aime pas. Elle les affronte y compris physiquement. Mais que peut-elle face à des hordes armées qui méprisent les lubies de cette vieille femme ?
Une érudite d’astrologie qui ne démord pas
Janina – un prénom qu’elle récuse – selon sa connaissance de l’astrologie il n’aurait pas dû être celui qu’elle méritait. Malicieuse, observatrice, elle n’hésite pas à renommer ceux qui l’entourent en s’inspirant de leurs personnalités ou de leurs particularités physiques. Même si elle vit seule, elle a quelques amis qu’elle apprécie : son voisin, le méticuleux Matoga – dont le fils Manteau Noir mène l’enquête sur la mort du chasseur. Dyzio jeune informaticien au commissariat de police lui rend souvent visite. Elle l’aide à traduire William Blake. Végétariens tous deux, ils se substantent de peu : une soupe de pissenlit. Grâce à lui, elle suit l’enquête. En ville où elle assure des cours d’Anglais, elle fait connaissance de Bonne nouvelle. Cette jeune femme tient une boutique de vêtements d’occasions. Grâce à elle, chacun peut dénicher des fringues peu chères. Cherchant une veste chaude avec plein de poches mais qui ne soit pas de couleur kaki, Janina fait appel à Bonne Nouvelle. « Elle tendit le bras et en décrocha sans la moindre hésitation une belle doudoune couleur carmin… La charmante vendeuse à la beauté mandchoue ( elle portait sur la tête une petite toque en fourrure) m’a préparé du thé, tout en plaçant ma chaise au plus près du chauffage. C’est ainsi que nous avons lié connaissance. »
Et si les animaux se vengeaient des sévices subies
Si l’enquête menée par Manteau Noir conclut que Grand pied n’a pas été assassiné mais est bien mort en s’étranglant avec un os de biche, il n’en est pas de même pour le commandant. Ce sont Janina et Dyzio qui découvrent le corps de cette importante personnalité à moitié enseveli dans un ancien puits. Ce chasseur est connu pour ses excès : il est de notoriété publique qu’il roule en état d’ébriété. Mais il bénéficie de passe-droits. Janina remarque aussitôt la présence des traces animales. Persuadée que les animaux se vengent des hommes, elle déclare à son ami et voisin Matogra médusé : « Il a été tué par les biches. » Même si celui-ci ne la croit guère, ne la traite-t-on pas régulièrement de folle ? elle insiste. « La neige fondait à vue d’œil en effaçant l’essentiel : les traces autour du puits, des centaines de traces, peut-être même davantage – de petites empreintes rondes, comme si un troupeau de biches avait encerclé l’homme. »
Un pays est à l’image de ses animaux
Convoquée au commissariat, elle ne démord pas. On ne la prend pas au sérieux. Ses lettres pourtant étayées de faits précis ou historiques ne reçoivent pas de réponse. On sait qu’elle aime les animaux. Elle ne comprend pas qu’on les tue. Cela l’afflige, l’attriste, la révolte. Marcheuse infatigable, elle découvre un sanglier mort. « Combien de fois fallait-il regarder des cadavres ? Cela ne cesserait donc jamais ? … et, une fois de plus, j’ai senti des larmes couler de mes yeux… Je savais à quel endroit les balles l’avaient atteint : dans la poitrine et dans le ventre… Je ressens du regret, un énorme regret pour chaque animal mort, une sorte de deuil qui ne se termine jamais. Un deuil en remplace un autre, je suis constamment endeuillée… Agenouillée dans la neige maculée de sang, je caressais le poil dru, froid et figé. » Au policier qui l’interroge elle affirme : » Un pays est à l’image de ces animaux. De la protection qu’on leur accorde. Si les gens ont un comportement bestial pour les animaux, aucune démocratie ne pourra leur venir en aide. » Convaincue, passionnée, déterminée, Janina ne lasse jamais prise. Et chaque nouvelle mort de chasseur conforte sa thèse : les animaux se révolteraient…
Accident de chasse ?
Sur les ossements des morts est un livre à lire. Il surprend à chaque page. Il interroge sur le comportement humain. Au-delà du roman policier, Sur les ossements des morts traite de la relation que l’homme entretient avec la nature, de la prédominance qu’il s’arroge sur tous les autres êtres vivants. Olga Tokarczuk, prix Nobel de littérature ne se contente pas de conter une histoire. Philosophe, elle questionne. Peut-on laisser faire, accepter qu’au nom de la tradition certains s’accaparent le terrain et tuent sans sourciller – on aurait presque envie d’ajouter sur tout ce qui bouge ? Tirer sur des êtres vivants ne leur pose aucun problème de conscience. Ce livre a pris pour moi un écho particulier suite à la mort d’un jeune homme tué par un chasseur alors qu’il coupait du bois à proximité de sa maison. La thèse de l’accident de chasse est privilégiée…
Sur les ossements des morts d’Olga Tokarczuk
Traduit du polonais par Margot Carlier
Éditions Libretto
_____________________________________________________________________________________________________________________________________
La voix de l’ancien barde
Approche, jeune être délectable,
Vois le matin paraître,
Image de la vérité qui vient de naître.
Le doute a fui avec les nuées de la raison,
Les obscures disputes, les spécieuses chicanes.
La sottise est un labyrinthe interminable,
Des racines enchevêtrées brouillent ses voies.
Combien sont tombés là !
Ils trébuchent toute la nuit sur les ossements des morts,
Sentant ils ne savent quoi sauf qu’ils sont en souci,
Voulant conduire les autres, eux qui devraient être conduits.
