Mattis : un simplet attachant
Les oiseaux, un livre émouvant et vrai publié en 1957 en Norvège n’a pas pris une ride : bien au contraire. L’histoire que nous conte Tarjei Vesaas reste éternelle. Deux personnages ordinaires : Mattis et sa sœur Hege. Mattis est un simplet très attachant, l’idiot du village comme on en a connu autrefois, parfois pénible. Hege le sait mais elle s’occupe de lui avec bienveillance, patience et tendresse. Et Mattis adore cette sœur qui pourvoit à leurs besoins en tricotant des pull-overs pour hommes qu’elle vend. Tous deux vivent à l’écart dans une maisonnette proche de la forêt et d’un immense lac. Parfois Hege réussit à convaincre son frère d’aller bosser. Il fait alors le tour des fermes où il propose sa force de travail pour une journée. « Demain, j’irai faire un tour dans les fermes, voir si quelqu’un a du travail pour moi, pensa-t-il, en se tourmentant déjà à l’avance. Car c’est là que le bât blesse chez Hege. À longueur d’année elle m’entretient. Ça fait quarante ans que ça dure… M’entretient. M’entretient. Le mot était amer, comme quand on mâche de l’écorce de tremble. » Mattis n’aime pas travailler, non qu’il soit paresseux mais les pensées qui l’envahissent ne lui permettent pas d’être efficace et puis il sait quelle opinion les gens du pays ont de lui. Même s’ils ne sont pas méchants, ils connaissent son handicap et Mattis ressent les non-dits.
Sa sensibilité est sans limite. Un rien l’émerveille, le met en éveil et en émoi comme cette passée d’une bécasse au-dessus de la maison dans laquelle il voit comme un signe, un présage. « C’était une bécasse qui venait de passer au-dessus d’ici. Et cela, les bécasses ne le faisaient pas à cette heure-là par hasard… Ça va être autrement désormais, pensa-t-il avant de s’endormir, recroquevillé dans sa banquette comme un enfant. Pour moi ? » Ce monologue intérieur de Mattis retranscrit tout son imaginaire, son univers onirique – fait de petits riens auxquels les autres ne prêtent pas attention – ainsi que toute la poésie de ce récit, poésie faite de mots simples que l’on retrouve aussi dans un autre roman de Tarjei Vesaas Palais de Glace. En s’apercevant que les cheveux de sa sœur commencent à grisonner, Mattis se demande comment l’empêcher de vieillir car il sait bien que sa sœur se fait du souci pour lui. Comment sans elle pourrait-il survivre ? Il possède une vieille barque et Hege lui suggère d’aller pêcher sur le lac. Il manque de peu de se noyer : la barque prend l’eau car elle a le fond troué. Fort heureusement deux jeunes touristes, Anna et Inger lui portent secours et lui permettent de rejoindre le rivage. Cette rencontre change sa vie. « Il y avait une tempête en Mattis à présent. Il ne pouvait pas bouger. Ne pouvait pas sauter dans sa barque, car elle était au fond, pleine d’eau … Au milieu de son désarroi, il savait qu’il n’aurait pas manquer cela pour rien au monde. Elle ne savaient pas qui il était, il pouvait rester ici et être un autre homme, en quelque sorte. Aussi céda-t-il à la tentation : il les regarda, allongées, les yeux fermés… Je sens un parfum comme je n’ai jamais su qu’il en existait. »
Devenu passeur sur le lac
Métamorphosé, encouragé par Hege une idée naît en lui : exercer le métier de passeur sur le lac. Il calfate et rafistole la barque. Chaque matin il s’en va sur le rivage et attend que quelqu’un ait besoin de ses services. Enfin, il a trouvé un travail qui lui convient où ses idées chaotiques n’entravent plus ses actes. « Passeur à compter d’aujourd’hui. Pour Mattis, c’était bon de penser cela. Le lac brillait comme un miroir et attendait. » Alors que Mattis commence à désespérer de n’avoir jamais aucun client, une voix d’homme le hèle. « Soudain un homme apparut, sortant des buissons, et se tint alors pleinement visible sur le rivage… Celui qui était arrivé était un homme d’apparence banale. Un type avec un sac à dos. Mattis fit toucher terre à la barque, l’arrière d’abord, afin qu’il fût facile d’y monter. C’était formidable d’être passeur pour la première fois. » Et c’est ainsi qu’il ramène un bûcheron, Jörgen – son premier et dernier passager.
Est-ce ce que présageait la passée de la bécasse ? Désormais le quotidien de Mattis ne pourra plus être ce qu’il a été jusqu’alors. Les oiseaux : un livre émouvant et vrai que l’on achève avec regret.
Les oiseaux par Tarjei Vesaas
traduit du norvégien par Régis Boyer – éditions Plein Chant