Taksim moonwalk

Taksim moonwalkD’abord, il y a ce titre étrange : Taksim moonwalk. L’auteur, Emrah Serbes étant turc, je n’ignorais pas les mouvements de protestation – dans la lignée des printemps arabes – qui avaient secoué la Turquie au printemps 2013, place Taksim mais moonwalk – même traduit en français « marche sur la lune » ça ne me disait rien du tout. Et bien oui, je ne suis pas une fan de Michael Jackson. Je connais son immense popularité – comment y échapper ? Cependant ce qu’il a pu faire me laisse complètement indifférente. Je suis comme ça. J’ai des à priori. Donc ce titre m’intriguait. J’ai commencé à lire : fallait que je comprenne. Écrit à la première personne, d’emblée on est intégré dans le mode de penser, de parler et de raconter d’un adolescent de dix-sept ans Çağlar. Il adore sa jeune sœur Çiğdem passionnée de danse et on comprend qu’elle se rêve en futur Michael Jackson inventeur d’une façon de danser appelée moonwalk. Aux dires de son grand frère, Çiğdem est une artiste avec un talent exceptionnel. D’ailleurs elle se prépare à une sélection afin de participer à une émission télévisée. Oui mais ! le narrateur n’est pas tout à fait exhaustif et encore moins impartial. Il aime tellement sa petite sœur qu’il ne la voit pas comme les autres la voient. Je n’en dirai pas plus. Je ne veux rien dévoiler car l’auteur, Emrah Serbes mène bien son histoire. Grâce à son art littéraire – à travers de multiples digressions – on perce les personnalités complexes de ses héros y compris celle de celui qui est censé conter. Jamais rien n’est tout rose ou tout noir et là on touche à la vraie vie : celle de tous les jours, celle du plus grand nombre d’entre nous. Par exemple Çağlar ne cache pas qu’il déteste son oncle. « Mon salopard d’oncle est le maire de notre petite ville de Kiyidere. Tout le monde l’apprécie chez nous. C’est une affection superficielle à l’évidence, car si les gens le connaissaient vraiment, il ne pourrait même plus s’afficher en société. D’ailleurs, si chacun pouvait voir ses semblables sous leur vrai visage, qui pourrait encore se montrer ? » On est au cœur du processus narratif : et à aucun moment l’écrivain ne rompt avec ce principe : nous amener à parcourir l’envers du décor. Car cet oncle décrié n’est pas aussi odieux que dépeint. Quand Çağlar rencontre des difficultés – conduite en état d’ivresse et sans permis, c’est l’oncle – et oui ! apparemment être maire en Turquie offre des opportunités et permet des passe-droits qui profitent aussi aux proches – qui intervient pour aider ce neveu imprévisible. Et c’est ce qui fait la force de ce livre, il ne narre pas quelque chose d’exceptionnel mais rend compte d’un vécu ordinaire dans lequel on se reconnaît où les moments de philosophie sans être pesants sont présents et cela fait du bien. On est immergé dans le quotidien de cette petite ville, au gré des balades de Çağlar, au gré de ses rencontres, au gré d’altercations verbales et parfois de rixes violentes – il ne fait pas semblant de tabasser comme il ne fait pas semblant de s’engueuler.
« J’ai travaillé dur, et je vous demande juste de le reconnaître. C’est mon unique propos
– J’existe aussi ! tu as laissé papy seul sur son lit de mort pour aller compter tes bulletins. C’était ta façon de légitimer ton existence ? C’est sûr, en tuant papy, tu as donné un autre style aux fonctions de maire. Félicitations !
– Retire ces mots Çağlar !
– Non, je ne les retirerai pas.
Fais gaffe, Çağlar. Retire ce que tu viens de dire ou je te jure que je t’éclate la figure. »
Outre la force du langage, la crudité des échanges – dialogues sans concessions alors qu’on évolue dans une société que certains veulent aseptiser, lisser, moraliser, Emrah Serbes n’hésite pas à mettre en scène la colère puis la révolte d’un adolescent qu’il échange avec son oncle, sa mère ou son père. Mais n’est-ce pas la métaphore de l’insurrection turque : un peuple qui s’insurge contre l’État dominant ? L’on côtoie des gens : bons mauvais, gentils cruels, truands honnêtes, hypocrites sincères, querelleurs tendres : tout se mêle. Et même on se le demande cette ville est-elle belle ou laide ? Est-ce une station balnéaire ou le tout-à-l’égout ne menace-t-il pas ses plages ? Tout est en nuances, tout se nuance au fil de l’écriture, l’on s’approche au plus près d’une société authentique. « C’était une journée ensoleillée. L’ombre de notre immeuble s’étirait sur toute la moitié de la chaussée. Du côté ombragé, une vieille femme les genoux sur le rebord de la benne à ordures fouillait les détritus avec un crochet. Son chariot bancal était bordé d’une toile comme celui des chiffonniers. Elle finit par sortir de la benne une balle en plastique dégonflée, la tendit au gosse assis sur le chargement puis se remit à fouiller les ordures… Cette femme était une experte dans son domaine. J’avais déjà observé des chiffonniers, mais c’était la première fois que j’étais témoin de ce type d’enthousiasme : elle transformait son métier en un véritable art. Nous vivions dans pays plein de promesses ! Notre peuple était travailleur, de sept à soixante-dix-sept ans. » Un livre original, exceptionnel – et cela s’explique lorsque le jeune narrateur avoue adorer Dostoïevski – sans complaisance avec des perles d’humour noir ! L’on va de surprises en surprises qu’elles soient mauvaises ou bonnes. Mais n’est-ce pas ainsi que les hommes vivent ?

Taksim moonwalk d’Emrah Serbes : Traduit du turc par Ali Terzioğlu et Jocelyne Burkmann

Pour être exhaustive, je ne manquerai pas de citer la maison d’éditions – Belleville Éditions – spécialisée dans la traduction de romans contemporains qui outre une publication soignée permet au lecteur un accès connecté à des notes plus précises qui contribuent à enrichir sa connaissance.

www.belleville-editions.com/taksim

https://www.belleville-editions.com/