Quinzinzinzili

Un livre en entraîne un autre

En commençant la lecture de Station Metropolis direction Coruscant d’Alain Musset, je ne pensais pas y piocher autant de trésors. L’auteur,  géographe, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales analyse l’évolution des villes en parallèle avec les villes décrites par la science-fiction depuis Metropolis de Fritz Lang jusqu’à la cité planète de Coruscant dans Star Wars. Il a l’excellente idée de truffer son développement de références littéraires – romans et bandes dessinées – et cinématographiques. Une constance émerge : les villes reflètent les inégalités et ségrégations sociales. Riches et classes dominantes vivent à l’intérieur de beaux espaces, sécurisés plutôt en hauteur. Classes subalternes et pauvres s’enfoncent dans les bas-fonds malsains, dangereux. Cette démonstration ne surprend pas vraiment. On sait bien que plus on est riche, plus on bénéfice d’espace au sein d’un environnement de qualité : un état de fait corrélé lors du confinement. Mais je bifurque…

Quinzinzinzili : roman féroce au titre étrange

Quizinzinzili : un roman féroce au titre étrangeParmi les livres retenus figurait celui de Régis Messac : La cité des asphyxies. Malheureusement, ce livre épuisé n’était plus disponible. Quelle tristesse que des livres disparaissent ainsi. Dépitée, je me reportais vers Quinzinzinzili du même auteur. Ce titre étrange attisait ma curiosité. Intrigante, la quatrième de couverture laissait promettre de bons moments de lecture. Bon, le livre écrit en 1935 n’était pas récent. L’intrigue annoncée : une fin du monde avec seulement quelques rescapés dont un adulte et une dizaine de gamins n’était pas neuve. D’autres auteurs s’en sont inspirés, par exemple Robert Merle avec Maleville.

Une phrase me décidait : « Et Messac , qui sait que la civilisation est mortelle, nous offre le spectacle d’une poignée de gosses en train de lui régler son compte. » Bigre ! pensais-je : comment des mômes peuvent-ils être aussi néfastes ? Dans quel univers vais-je tomber ? N’y a-t-il pas quelque exagération à écrire cela ? D’habitude, les enfants apparaissent comme les sauveurs ou tout au moins comme des êtres pas encore entachés par les tares de leurs créateurs.

Qu’attend-on d’un livre ?

De l’étonnement : on se demande souvent comment l’auteur alors que l’on parcourt les premières pages tiendra son intrigue jusqu’à la dernière. De l’émerveillement : que provoquent les mots, le style, les idées. Un enrichissement personnel : en découvrant des autres multiples, différents. Avec Régis Messac : l’étonnement fait vite place à l’effarement. D’emblée, le narrateur décrit la fin de l’humanité. Empêtré dans une course vers une guerre mondialisée – que rien n’arrête et surtout pas ceux qui dirigent la planète terre – Gérard Dumaurier assiste à la dernière heure de la planète terre.

« Avant qu’on ait eu le temps de faire quoi que ce soit, le fléau s’abattait sur l’Europe et l’Afrique. Par un choc en retour que les inventeurs de la chimie infernale auraient bien pu prévoir, la décomposition atmosphérique amorcée dans les steppes russes s’étendit aux plaines européennes… Allemagne, France, Espagne, Angleterre virent leur air empoisonné par le gaz hilarant. Et partout, dans les vallées ou sur les sommets, dans les rues ou sur les routes, dans les villages et dans les métropoles, dans les champs ombreux ou sur les plages étincelantes, le visage crispé, les mains à la gorge pour tenter d’élargir le passage de l’air – un air qui n’existait plus – l’humanité mourut en ricanant. »

Des phrases au scalpel

Régis Messac ne fait pas dans la demi-mesure. Lucide, sarcastique, il ne croit pas en l’homme. On ne ricane pas : on grince des dents. Féroce, ce roman au titre étrange ne concède rien. Le narrateur – l’unique survivant adulte de la planète se souvient à peine de son identité, doute. Est-il fou ou a-t-il vraiment vécu ce qu’il narre ? Il perd la notion du temps, hésite parfois, se corrige mais son récit s’enchaîne impitoyable dans un présent sans lendemain. Le passé laisse peu de traces notamment sur les enfants tuberculeux survivants. Confiné avec eux dans une grotte, il les observe tel un éthologue . « Il y a maintenant, à côté de moi, une petite tribu de sauvages qui m’est étrangère, presque hostile… En attendant, dans ce monde dément qui m’entoure, je me suis mis à étudier ces dégénérés comme on étudierait une colonie de fourmis. »

Les mots employés taillent les phrases au scalpel dans une logique stupéfiante. Rien n’endiguera le cours du destin de ceux qui représentent la nouvelle humanité constituée par neuf garçons et une fille. Ils s’engagent sur le mauvais chemin sans jamais s’interroger juste guidés par leurs instincts propres, incapables d’empathie, de solidarité.  Régis Messac ne mâche pas ces mots. Ce sont des idiots, des tarés, sans foi ni loi qui seront à l’origine de la vie humaine. Très vite, ils oublient le peu qu’ils avaient appris. Ils ne savent pas lire. Ils peinent à parler. « Ainsi, ils ont fini par se forger une langue à eux, dont leurs noms nouveaux peuvent donner une idée. » Ils se réfugient le fétichisme pour expliquer ce qu’ils ne comprennent pas. Vraiment, il n’y a pas de quoi se réjouir. Mais est-on si loin de notre réalité ?

Les racines de la religion

En effet, ayant tout oublié de leur univers précédent, ils se créent un Dieu, inventent la religion. Jamais ils ne cherchent à aller au-delà des apparences. On comprend comment par paresse, la religion nait, s’enracine. Cela simplifie tellement de croire que ce que l’on sait pas expliquer surgit du surnaturel. « Ils avaient appris des prières ; ils avaient vu leurs vieilles bonnes femmes de grands-mères s’agenouiller et prier… Alors, ils appliquent ce qu’ils ont vu faire… ils récitent ensemble ce qu’ils savent. Mais leur savoir mis en commun s’est  amalgamé et déformé et les mots des prières ont subi le sort des autres mots. Il en est résulté une espèce d’incantation… Que de fois je l’ai entendue, psalmodiée par cette demi-douzaine d’enfants sauvages…. Elle s’est implantée dans ma tête, cette psalmodie idiote, enfantine et barbare et malgré moi, parfois je me surprends à en murmurer des motifs : Boudi-Hou Pat’ Not’ ! Quinzinzinzili ! »

Une Vénus vraiment vilaine !

Quinzinzinzili : roman féroce au titre étrange

Une Vénus vraiment vilaine

Bien entendu, ces enfants grandissent. Cependant le sort est jeté. Aucun salut ne viendra d’eux. Incapables de réfléchir, idiots pour la plupart, au lieu de miser sur l’entraide, ils privilégient la haine, la ruse : « Laroubin a dans la main un bloc de quartz supérieurement choisi, dont les arêtes déchirent les chairs et les mâchoires de l’autre. Mannibal est à peu près knock-out, car son adversaire vient de réinventer le coup-de-poing américain. … Ah oui, c’est un exploit mémorable. Cette arme grossière et primitive, ce bloc de quartz, je vois que ce sera l’ancêtre d’une longue série d’armes : haches, massues, boomerangs…et puis les arcs, les flèches, et plus tard les catapultes et enfin les canons, les tanks et les bombes. Lanroubin vient de réinventer la guerre. » La boucle est bouclée. Régis Messac passe le message : l’homme restera l’homme. Et il n’a pas tort, quand on voit comment certains dirigeants se comportent : on se dit qu’un cataclysme pourrait bien démarrer.

Devenus adolescents, ils ne tardent pas à s’entretuer. Ils entrent en concurrence pour la seule femme du groupe, Ilayne qui n’est même pas belle au contraire : « parfaitement laide, cette Ilayne. Le teint rouge brique, avec un nez en bouton de porte, tout rond au bout ; avec ça des fesses saillantes qui lui ballotent sur les cuisses quand elle marche, et elle marche avec une grâce de canard boiteux, sur des jambes courtes et arquées, sur des pieds plats … Et puis un ventre saillant, tout rond, avec le nombril au milieu comme un œil au fond d’un vase. Et sa poitrine déjà plus que basse à quatorze ans… Qu’est ce que ce sera plus tard ! Et voilà Vénus ! Quelle immense rigolade ! »

Des mots piquent comme des épillets

Ce roman, conçu comme une descente aux enfers, superbement écrit fait plaisir à lire. Si la morale est dure à avaler : le style la fait couler. Les mots piquent comme des épillets, lacèrent et pimentent cette vision d’une humanité renaissante la plus piètre qui existe, la plus vile qui soit. Comment imaginer pire ? C’est ce qu’a réussi Régis Messac à l’aube de la seconde guerre mondiale alors que le bruit des bottes s’intensifiait de part et d’autre. L’homme n’a pas à être fier de lui, lui qui se voit au sommet de la pyramide. Il ne le mérite pas. Il ferait mieux de s’interroger sur ces actes. La description de la ville de Lyon, enfouie sous une croûte et de la boue achève de désespérer. « Sous ces monceaux de boue séchée, il y a Fourvière, les Brotteaux, la Tête d’or… Dans la boue jadis semi liquide, il s’est formé d’immenses bulles de gaz, qui ont crevé un peu plus tard. Pustules géantes sur le masque de la cité. Il en est résulté de vastes trous ovales, énormes hublots qui s’ouvrent de place en place, offrant un droit de regard sur la momie subcorticale de la ville engloutie. »

Quinzinzinzili de Régis Messac éditions de la Table Ronde

 

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