Le goûter du Lion

Écrire un livre sur la fin de vie – est une gageure – tant le sujet touche à l’intimité de chaque être vivant.  Mais qui plus est : revendiquer une fin de vie heureuse, pleine de plénitude devient une prouesse. C’est ce qu’a réussi, l’auteure japonaise Ogawa Ito dans son roman Le goûter du lion.

La recherche du bonheur

Le goûter du LionShizuku Imino, la trentaine n’a plus que quelques semaines à vivre. Elle le sait. Elle veut achever sa vie dans le bonheur, dans la plénitude, en accord avec elle-même. Shizuku fait le choix de passer ses derniers jours dans une maison de fin de vie dont la directrice porte le pseudo énigmatique de Madonna.

D’emblée, dans ce récit à la première personne, Ogawa Ito imbibe son lecteur des pensées de Shizuku, surnommée Shi Shan. « Puis j’ai été frappée par la pensée que le bonheur, c’était d’avoir la certitude qu’il allait toujours y avoir un lendemain. […] Le bonheur, c’était de couler des jours ordinaires, à se plaindre juste un peu, sans se rendre compte que l’on était heureux.»

Rokka

Une surprise attend Shizuku: Rokka une petite chienne devient son amie, concrétisant ainsi un rêve d’enfance jamais réalisé. À chaque Noël, Shi Shan demandait à son père adoptif un chien comme cadeau, mais ne l’attendaient que des peluches. « Je marchais avec Rokka et je me  sentais la plus heureuse du monde. J’ai eu beau fouiller mon cœur, je n’y ai trouvé que du bonheur. Si je n’étais pas bombé malade, si on ne m’avait pas annoncé que je n’avais plus que quelques mois à vivre, je ne serais jamais venue à la Maison du Lion […] Je n’aurais jamais appris l’existence de l’Ile au citron, je n’aurais jamais su que Serouchi était un si bel endroit. […] Je n’aurais jamais connu Rokka.»

Vivre l’instant présent

Cette conscience de la nécessité de vivre l’instant présent dans la sérénité et d’en tirer le meilleur parti ne quitte jamais Shizuku. Cela lui permet de relativiser aussi bien certains moments ou décisions de son passé, des réminiscences quelquefois douloureuses que chaque instant qui lui reste à vivre, pour en faire l’arc-en-ciel de la plénitude.

Chaque rencontre est pour elle une renaissance – que ce soient avec les malades en fin de vie ou avec Tahichi. Celui-ci s’est installé sur l’île aux citrons cinq ans plus, afin d’y cultiver des vignes. Avec Madonna, pour aider les malades qui souffrent,  il élabore le vin de Setouchi. Mélangé avec de la morphine, il permet d’en atténuer l’amertume tout en aidant au soulagement de la souffrance.

Une fin de vie heureuse

Dans cette maison de fin de vie, émerge une autre façon de comprendre l’autre, de ne pas le juger, juste l’accepter. Tous ceux que Shizuku côtoie ont une histoire qui allie faiblesse, force, douleur ou joie. Bref, ce sont des êtres humains, imparfaits mais perfectibles, susceptibles du meilleur comme du pire.

L’auteure n’élude cependant pas la souffrance physique liée aux derniers jours – Shizuku ne se déplace plus qu’en fauteuil roulant. La nuit, elle est sous sédation. Par ailleurs, Madonna lui propose de la soulager par l’art-thérapie : musique, peinture, massage et une cuisine exceptionnelle portée par deux sœurs. Shima et Mai se complètent : l’une adepte du salé, l’autre spécialiste du sucré. « Les chaussons étaient garnis de trois farces différentes : au curry, aux légumes, et aux haricots rouges. Ceux aux haricots avaient une forme légèrement différente des autres, certainement parce qu’ils avaient été confectionnés par Mai. »

Ainsi le cheminement vers l’idée de la mort s’accomplit dans la conscience de profiter des derniers instants et non dans la tristesse, à peine quelques regrets même si cela « n’est pas si facile » comme le constate Shizuku. » Je pensais avoir accepté l’idée de la mienne. […] Je faisais semblant de l’avoir acceptée, sûrement parce que je voulais entrer dans une maison de fin de vie. Parce que c’était plus pratique, plus simple. Mais la vérité, c’était que je ne voulais pas mourir. Je  voulais vivre encore. »

Le goûter du Lion

Le goûter du LionTout dans ce livre est poignant. Plusieurs fois j’ai remis à plus tard la suite de la lecture – tant l’émotion créée par des mots justes submerge. Cependant l’écriture de cette histoire respire l’équilibre, la délicatesse. En témoignent les échanges parfois furtifs entre ces personnages condamnés dont le caractère profond prend forme lors du goûter du dimanche : Le goûter du Lion. C’est une façon de rendre hommage à celui ou celle qui vient de disparaître. À travers cette perte, signalée aux résidents par une bougie qui se consume, a posteriori se dessine une part de sa vie surgie d’une réminiscence à travers la lecture d’un récit posthume lu par Madonna.

Le décor paradisiaque dans lequel Shizuku passe ses derniers moments contribue à renforcer cet élan vers le bonheur, en quelque sorte : le  paradis de l’esprit. L’île allie lumières, parfums et douceurs. « La mer nous offrait une large palette de couleurs dominée par des nuances de bleu. Ici violet pâle, là indigo, là encore bleu turquoise. La crête des vagues était saupoudrée de poussière d’or et d’argent. » Le passage de vie à trépas se fait dans la douceur y compris pour les proches des mourants.

Le goûter du Lion écrit par Ogawa Ito
Roman traduit du japonais par Déborah Pierret-Watanabe
Éditions Picquier
Published by M.B.

Un petit plus

À propos de la fin de vie, voici un extrait du livre de Marcel Proust, tiré de son œuvre À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann. Évoquant, l’attitude de sa tante Léonnie qui ne quitte plus sa chambre, il écrit : « Quelque-fois le beau temps lui rendait un peu de vigueur, elle se levait, s’habillait ; la fatigue commençait avant qu’elle eût passée dans l’autre chambre et réclamait son lit. Ce qui avait commencé pour elle – plus tôt seulement que cela n’arrive d’habitude – c’est ce grand renoncement de la vieillesse qui se prépare à la mort, s’enveloppe dans sa chrysalide, et qu’on peut observer, à la fin des vies qui se prolongent tard… »