La file indienne

Un récit sans pitié sans concession

Dès les premières lignes on sait qu’on va vers le pire : ce récit est aussi désespéré que J’irai craché sur vos tombes. La file indienne d'Antonio OrtunoOn a presque envie de refermer le livre tant cette lecture risque de devenir inconfortable. Nous sommes tellement à l’abri. Nous ne vivons pas si mal même si les raisons de nous insurger, de nous révolter se multiplient chaque jour… Je pense à ce jeune Nantais tombé dans la Loire, le soir de la fête de la musique après une intervention policière plus que musclée…

Cependant la curiosité est plus forte et on avance dans une histoire avec plusieurs portes d’entrée. Plusieurs narrateurs et plusieurs formes de narration se complètent ou se contredisent et entretiennent le malaise. Chacune d’entre elles dévoile les soubassements d’un monde bien noir. Irma, assistante sociale à la Conami – commission nationale de l’immigration au Mexique – et sa fillette, dite la petite atterrissent à  Santa Rita où un massacre de migrants venus d’Amérique centrale  vient d’avoir lieu.

Les mexicains aussi ont leurs lots de migrants à la recherche d’un eldorado inexistant. «  Ils étaient arrivés en ville après de nombreuses heures de marche.  Ils n’avaient pas la force de se disperser et de tenter chacun sa chance. Ensemble, lentement, ils étaient arrivés à l’hôpital. Les enfants étaient déshydratés. On avait refusé de s’en occuper. Ils avaient appelé le service de migration – délégation de Santa Rita, qui d’autre ? On les avait rejetés à la rue et soumis aux regards de travers des passants, comme au mépris des familles de malades et des médecins. » On les parque dans un foyer. Des individus l’embrasent après avoir fait en sorte qu’aucune sortie ne soit disponible. Une seule survivante Yein qui durant le trajet depuis son pays jusqu’à Santa Rita a été violée…  Elle veut se venger. « Je veux les buter. Les flinguer. Je veux me les faire, ces salopards. » dit-elle à Irma qui plus tard écrit : « Vidal m’a confié qu’on allait lui montrer les photos de quelques suspects. Mais Yein ne dirait rien ou quasiment rien. Elle n’avait pas le moindre espoir que l’on touche à un seul cheveu de la tête des coupables. C’est à elle qu’il revenait de faire justice. A elle seule. »
L’auteur n’épargne rien : au fil de son récit – les pires atrocités sont décrites. Les parties de chasse – titre du deuxième chapitre – aux migrants paraissent à peine croyable. On les tue comme on extermine des mouches. « Deux camionnettes, quelques armes. Mais surtout : des bouteilles d’essence entourées de chiffons et des cordes en guise de mèches… Et ils rigolent. Car c’est en cela que consiste la chasse. Non ? … Les proies dorment. » Les fosses communes regorgent de cadavres et les coupables ne sont jamais inquiétés. Pourquoi cette haine encouragée par qui ? Apparaissent enfin les enjeux économiques qu’induit cette immigration. Le trafic des migrants rapporte gros. Aussi des gangs se mettent en place, s’affrontent. Nait la corruption à tous les niveaux. Ce sont des politiques qui tirent les ficelles et des fonctionnaires  qui exécutent la sale besogne : la vie humaine ne compte pas. Partout existent des complices… et Irma attirée par Vidal ne se méfie pas assez dans cet univers corrompu où les mots respect et justice n’ont plus de sens. Les descriptions de la chasse aux migrants  renvoient à l’extermination pratiquée dans les camps de concentration ! «  La première bouteille est lancée par une lucarne élevée, sans protection. Elle atterrit sur les genoux d’une vieille. La couverture prend feu. Ce que certains entendent d’abord, ce n’est pas le fracas mais les cris. La femme n’arrive même pas à se redresser. Les flammes dévorent sa jambe. »
Peu de sentiments émergent. Même Irma qui narre à la première personne ne s’épanche guère : juste pour dire  qu’elle tient à sa petite et qu’elle soutient Yein. Elle méprise celui qui est le père de sa fille – archétype des bons citoyens : narrateur lucide et empli de haine. « Les passeurs (mais arrête de les appeler comme ça, narcos ou pas, c’est des salauds) bien-sûr qu’ils vont pas aimer que leur marchandise se carapate sur la route, toute leur cargaison de barbaque qui se fait la malle. C’est pour ça qu’ils s’amusent à abattre ceux qu’ils retrouvent et à mitrailler les refuges des ONG. Mais faut reconnaître que c’est pas courant qu’ils s’attaquent à un refuge de la Conami. Et qu’ils y foutent le feu en plus. » Dans son langage fleuri, argotique, ce professeur aigri délivre une vision parallèle, intériorisée du racisme que rien ne justifie si ce n’est le rejet des autres – comme si trouver un plus minable ou malheureux que soit rendait moins amer. De la rancœur au crime envers autrui : il n’y a qu’un pas qu’il franchit. Et le voici devenu  bourreau. Une immigrée frappe à sa porte. Elle cherche du travail, veut gagner quelques pesos. « Mon frère, j’suis travailleuse, j’vole pas. Si tu me voles, la police viendra et te renverra dans ton pays, je lui dis… Je la regarde… Je pense qu’elle est maigre mais qu’elle a dû être dodue avant, loin, parce qu’elle a les pommettes et les seins qui tombent, bien que jeunes. Elle s’est rasé les cheveux, elle a eu sûrement des poux ou elle les a encore. C’est des pouilleux, tous. Les lèvres sèches, charnues. Elle sait sûrement s’en servir. » Des propos qui sidèrent : tant de mépris, tant d’inhumanité et on comprend comment le mal peut naître. Ses racines multiples et profondes sont difficiles à éradiquer.
On sort de cette histoire comment dire non pas bouleversé car l’auteur n’en laisse pas la possibilité mais désabusé. Comment imaginer des êtres aussi primaires ? Quel que soit leur niveau de responsabilité, ils sont uniquement régis par l’appât du gain ou par le racisme, prêts à exploiter leurs semblables ou à en faire des esclaves modernes ? Triste époque. Un livre à méditer. Cette histoire nous concerne même si elle se passe au Mexique. Dans un monde en plein chaos – où les guerres sont cachées où la misère se développe où le climat se dégrade qui n’aura pas demain un immigré devant sa porte ?

La file indienne – Antonio Ortuño

Traduit de l’espagnol-Mexique par Marta Martinez Valls : Editions Christian Bourgeois éditeur.