Rétrospective littéraire 2023

Ces livres qu’on n’oublie pas

 

Rétrospective littéraire 2023

Les fruits de la passion

Parmi les dizaines de livres lus en 2023, quelques-uns laissent plus de traces, d’émotions – c’est l’objet de cette rétrospective 2023. Quel que soit le moment, les prétextes se conjuguent : une chaleur torride – un livre entre les mains à l’ombre du tilleul ou un froid matinal, assise à proximité du poêle à bois ! Les sujets multiples pullulent : engendrés et portés par une actualité écœurante parfois ou  fruits d’une histoire déroutante où l’on cherche un reste d’humanité. L’être humain reste ce qu’il a toujours été : imparfait ou étonnant, injuste et cruel, généreux et égoïste, touchant ou révoltant. Chaque récit décline cet être approximatif, pas encore accompli, fruit de l’histoire, en devenir vers quelque-chose de mieux même si l’on peut se poser la question : y a-t-il eu du progrès ? Pourra-t-il y en avoir ?

À puiser dans un vivier infini

J’aime choisir mes livres dans la solitude, loin du tourbillon des salons ou des prix littéraires quand le temps a posé sa patine. J’attends donc que les retombées et les enthousiasmes se soient taris, que le côté commercial et éphémère d’un livre ait disparu, car hélas le livre est devenu un objet de consommation courante. Il n’est qu’à compter le nombre de célébrités politiques ou autres qui se complaisent dans le récit de leur vie, prêts à se livrer aux plaisirs des dédicaces. Certaines maisons d’éditions – même si elles ne sont rarement primées telles les éditions Zulma – rassurent et savent piocher dans un vivier infini. Leur choix éditorial ne passe pas à côté d’une autrice ou d’un auteur dont l’écriture au-delà d’une contrée tend vers l’universalité.

L’hiver de la grande solitude

 

Rétrospective littéraire 20232023 m’a fait redécouvrir Ismail Kadaré ! Révélé dans les années quatre-vingt avec Chronique de la ville de pierre, j’avais oublié le bonheur que m’avait procurée cette lecture. Dans  L’hiver de la grande solitude, l’écrivain albanais ancre son propos lors de la prise de distance d’Enver Hodja à l’égard de l’URSS en 1960. Besnik est témoin de ce revirement. Engagé comme traducteur au sein de la délégation albanaise invitée à Moscou, il assiste à ce saut dans l’inconnu. En effet, son père a contribué à libérer l’Albanie et à chasser les partisans de Mussolini. Besnik, journaliste lettré,  se sent déboussolé. L’Albanie renâcle. Son président, Enver Hodja n’apprécie plus les dictats du grand frère. « Les boutades du camarade Khrouchtchev sur le blé et les peupliers d’Albanie rappellent les remarques d’un seigneur visitant de loin en loin ses domaines. » Qu’en est-il exactement ? S’en suivent des spéculations.

Le blé de la discorde

Rétrospective littéraire 2023Besnik est pris entre deux feux. Un fait anodin – l’URSS ne veut ou ne peut plus livrer de blé à l’Albanie – et s’enchaînent des engrenages de commentaires, d’autres faits plus palpables : puis le pas est franchi. Lors de la grand-messe organisée par l’URSS, vient le schisme tant attendu par le monde occidental mais aussi par certains anciens riches  albanais spoliés qui n’ont pas digéré les choix socialistes. Le bloc de l’Est ne serait-il pas aussi soudé qu’il apparaît ? Depuis Moscou, Besnik vit dans sa chair la rupture entre l’Union Soviétique – matrice essentielle des pays de l’Est face au bloc capitaliste – et les positions d’Enver Hodja décidé à ne pas se laisser fléchir quoique qu’affirment les camarades russes.  «  Le camarade Nikita Khrouchtev n’est pas un seigneur, dit Kozlov. Il est le Premier secrétaire du Comité Central du Parti communiste de l’Union soviétique. »

Double rupture

Traducteur, au cœur d’un conflit, il doit rendre compte des dissensions et l’on ne tarde pas à l’accuser de mal traduire … Cette double rupture politique et privée pour Besnik qui troublé par les évènements qu’il vient de vivre en délaisse sa fiancée qui ne comprend pas. Il en oublie ses promesses de mariage. Besnik se retrouve pris dans le collimateur des commérages, des dénonciations. Lui, ce journaliste habitué à écrire, ne trouve pas les mots pour expliquer ce qu’il ressent, partager ce qu’il a vécu ni avec ses amis, ni avec sa famille. Il reste seul face à un acte imprévu, improbable !

L’hiver de la grande solitude – Ismail Kadaré

Roman traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni – Editions Zulma

Là où chantent les écrevisses

 

Cela ne m’enchantait pas de lire un bouquin vendu à plusieurs millions d’exemplaires, présenté comme un best-seller. Cependant, la thématique – au cœur des marais de Barkley Civen en Caroline du Nord, la trame : une fillette abandonnée par sa mère, par ses frères puis par son père – les magnifiques descriptions et la présentation de  l’auteur Délia Owxens, diplômée en zoologie et en biologie valaient bien une exception. Et quelle exception !  D »emblée, l’on est comblée ! « Kya, alors âgée de six ans, entendit claquer la porte à moustiquaire. Juchée sur un tabouret, elle cessa de récurer les restes de gruau de maïs collés à la marmite et la plongea dans l’eau savonneuse déjà sale de la cuvette. Aucun son à présent, rien que sa respiration. Qui venait de quitter la cabane ? » Sa mère venait de s’enfuir sans donner aucune explication à quiconque. Comment allait-elle survivre ? 

L’abandon ou le traumatisme d’une vie

Rétrospective littéraireDésormais, la fille des marais survit seule avec un tourment et un traumatisme : pourquoi a-t-elle été abandonnée ? Cependant, elle se débrouille avec comme atouts : une barque, sa capacité d’observation, d’adaptation. Quelques amis la soutiennent. Jumping et Mabel l’aident discrètement, sans offenser sa fierté. Tate devient son enseignant. Mais lui aussi part poursuivre ses études. Tiendra-t-il sa promesse ? Reviendra-t-il ? « Le lendemain soir, alors qu’ils étaient assis sur la plage, les vagues mourantes venant chatouiller leurs orteils nus, Kya se montra loquace… et Jodie (son frère) semblait attentif à chaque phrase.  D’abord, le jour où Tate lui avait montré comment rentrer chez elle quand, petite fille elle s’était perdue dans le marais. Ou le premier poème que Tate lui avait appris à lire… Il avait été son premier amour mais il l’avait quittée en partant pour l’université, la laissant plantée sur le rivage de sa lagune. » 

Le marais : bouée de sauvetage

Le marais devient le monde de Kya, sa bouée de sauvetage face à l’imprévisibilité des êtres humains : en particulier de Chase Andrews en qui elle avait cru et dont elle a découvert la violence cachée.  Kia fait face. Elle ne sombre pas même lorsqu’elle se retrouve accusée du meurtre de Chase. « On lui avait passé les menottes par devant, ce qui forçait ses mains à garder une étrange position de prière. Vêtue d’un pantalon noir et d’un chemisier blanc tout simples, une tresse unique tombant entre ses omoplates, elle ne se retourna pas pour regarder le public.  Pourtant, elle sentait la chaleur et le mouvement des gens qui se pressaient dans la salle du tribunal pour assister à son procès pour meurtre. »

Une peintre reconnue

Cette observatrice hors pair, devenue artiste talentueuse peint le monde sauvage qui l’entoure : oiseaux et fleurs. Elle ne vacille pas forte de sa solitude, de sa capacité à surmonter les obstacles.  Kya sait qu’elle a moins à craindre du marais que de certains hommes qui habitent à proximité. Heureusement la fillette, puis l’adolescente et enfin la femme a su pérenniser les amitiés et les soutiens que lui ont apporté des gens modestes mais sincères. Confiants en la fillette qu’ils ont vu grandir, ils ne la laissent jamais tomber. Malgré certains passages un peu longs, on ne lâche pas ce récit superbement écrit dont le suspens se prolonge jusqu’à la dernière ligne.

Là où chantent les écrevisses – Delia Owens

Roman traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville  – Editions Points

Le cri du Kalahari

Bien loin du roman de fiction, cet ouvrage écrit à deux mains – par Mark et Delia Owens – diplômés de biologie et de zoologie conte leur défi et leur quotidien au sein du désert de Kalahari, un territoire inexploré du Botswana où les animaux sauvages vivent en paix. Delia et Mark veulent étudier les mœurs des hyènes brunes. On ne résume pas vingt trois ans d’une vie passée à comprendre comment survivent lions, hyènes brunes et autres animaux dans un milieu parmi les plus hostiles. Les deux diplômés pour satisfaire leur passion acceptent de se passer de tout confort. Ils résident au plus près d’une nature pour mieux en approcher ses habitants. Parfois, cependant, le hasard ou des rencontres avec d’autres solitaires pallient les désagréments, concourant à sauver les deux intrépides renforcés dans leur détermination.

Des difficultés sans cesse

Des difficultés attendent chaque jour  Mark et Delia Owens – incendies provoqués par les indigènes afin de réduire l’espace du territoire animal pour les chasser, pluies diluviennes, pannes diverses ou manque d’eau en saison sèche. Rien n’altère leurs déterminations afin de mieux comprendre le mode de vie des animaux non encore étudiés. « Tous les matins, dans l’air encore froid de la nuit, nous partons repérer les lions et les hyènes… Quel qu soit l’endroit où se rendent les lions en cette fin de saison des pluies, les hyènes les suivent… Il ne fait plus aucun doute que les hyènes  brunes survivent presque exclusivement grâce à la nourriture des lions. » Ce parcours époustouflant insère dans le monde de la recherche, ses contraintes, ses exigences et la nécessité d’une résolution qu’insuffle la passion.

Le cri du Kalahari  – Delia et Mark Owens

Roman traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Lord – Editions Points

L’instant décisif

 

Fascinant, raffiné ce livre est bâti comme un patchwork. Une structure plurielle enrobe six protagonistes dont les destins se croisent sur une seule journée le 18 mars 1977. À partir de sa date de naissance, Pablo Martín Sánchez fait un clin d’œil à une histoire privée et officielle. Franco vient d’être enterré ! Ses idées qui ont pris racine ramifient encore. « Que je regrette l’époque où nous avions cuisinière, nourrice et bonne à tout faire… Aujourd’hui la domesticité n’a plus aucune classe. Seul l’intéresse le vil métal. » Pourtant une autre Espagne émerge à l’image de Clara : une adolescente maligne, intelligente. Captivée par le sens des mots, elle n’hésite pas à ouvrir le dictionnaire. Ce jour-là, elle fait l’école buissonnière. Son rêve – elle adore les animaux – devient réalité lorsqu’elle libère Solitario VI, un lévrier en proie à d’horribles cauchemars. C’est le coup de foudre, la fuite dans la ville jusqu’à la plage.

Je n’en dirai pas plus 

Chut ! je n’en dirai pas plus. Ce roman ne se raconte pas. C’est un prodige d’écritures, d’humour, de malices, d’inventivité. Le récit de chaque protagoniste vaut son pesant d’or. L’écriture de l’auteur se calque au plus près de la personnalité émergente. Chaque narrateur dans un langage soigné et subtil apporte sa vision, ses  fantasmes ou ses désirs de l’Espagne post-franquiste. Il faut savoir que l’auteur a du répondant. Membre de l’Ouilipo il joue avec les mots et les imbroglios avec brio. À lire pour se faire plaisir, pour s’étonner ! 

L’instant décisif : Pablo Martín Sánchez

Roman traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu Éditions Zulma

La plus secrète mémoire des hommes

Que dire d’un livre qui a reçu le prix Goncourt ? Déjà, l’écrivain, Mohamed Mbougar Sarr, né  en 1990 est jeune. Il n’édulcore pas ses origines sénégalaises, y puise un thème  d’inspiration :  le colonialisme. Que ressent un peuple souverain devenant vassal ? En effet, avant l’arrivée des colonisateurs, les habitants des pays colonisés vivaient selon leurs règles, leurs lois, faisaient preuve de solidarité, éduquaient leurs enfants. Ils puisaient dans leurs cultures existantes une richesse différente, élaborée, solidaire. L’intrusion, puis la domination qu’elle soit militaire ou qu’elle emprunte la force culturelle et économique éradiquent des racines, perturbent un équilibre. C’est la première force de ce livre que de rendre compte de ces déchirements.

Ce pays va appartenir aux blancs

L’histoire démarre au XXIième siècle mais ne se déroule pas de façon chronologique. Elle évolue sur une longue plage historique autour de plusieurs personnages aux caractères trempés, parfois complexes ou ambigüs. Ousseynou Koumakh, un des narrateurs indirects – c’est sa fille l’écrivaine Siga D. qui retranscrit ses propos – se remémore son enfance et évoque l’implantation des colons français, la rupture et le choc engendrés. Ousseynou ainsi que son frère jumeau d’Assane sont nés en 1888. Alors qu’il ont dix ans, leur oncle devenu le mari de leur mère  prophétise :  » Vous avez, dit Tokô Ngor en nous regardant tour à tour, mon frère et moi, vous avez commencé à aller à l’école coranique ici. C’est important. Il faut connaître l’islam, qui est une part essentielle de ce que nous sommes devenus. Il faut aussi connaître notre culture traditionnelle, ce qui était là avant l’islam. Mais il faut également voir ce qui arrive. Il faut penser à votre avenir. Et ce qui arrive, c’est que ce pays va appartenir aux Blancs. Peut-être qu’il leur appartient déjà.C’est triste à dire, mais ils nous dominent. »

Une énigme littéraire

Jusqu’où ira cette assimilation ? Bienfait ou malédiction ? C’est le deuxième point de ce récit. Ousseynou et Assane se séparent : le premier reste au village, le second va  à « l’école des toubabs« . Assane se métamorphose. « L’école française en fit un adolescent et un jeune homme instruit, cultivé, sûr de lui. Mais d’abord, l’école française (c’était sa mission après tout) en fit un petit Noir Blanc. » Et lorsque la première guerre mondiale éclate, il rejoint les appelés. Il fait partie de ses millions de victimes et disparaît laissant une femme Mossane et un fils Elimane. En 1938, ce dernier  Le labyrinthe de l’inhumain : à la fois un chef d’œuvre et une énigme littéraire qui fait sensation, engendre la controverse. Elle surprend par son intensité culturelle. Le parcours d’Elimane, surnommé Le Rimbaud Nègre, intrigue Diégane Latyr Faye. Ce jeune écrivain sénégalais, séduit par la force et la beauté du récit qu’il lit et relit se lance sur la piste d’Elimane soixante ans plus tard.

Critiques racistes ou éloges

Encouragé, charmé par Siga D., elle-même écrivaine reconnue, il la rejoint à Amsterdam. Elle dévoile une partie des secrets qui la relient à Elimane. Controversé, celui-ci a catalysé critiques racistes – publiées dans le journal le Figaro ou éloges. Les récits se contredisent. Étaitil un auteur génial ou plagiait-il les grands auteurs de la littérature française ?   Cette remontée dans le passé – à travers le témoignage de femmes qui l’ont connu – s’intègre dans l’histoire de France, l’égratigne. Durant la seconde guerre mondiale lorsque les nazis occupaient une partie du pays, la vie d’un juif ne tient qu’à un fil. Qu’est devenu Charles Ellenstein l’éditeur du roman Le labyrinthe de l’inhumain ? Devenu l’ami puis l’amant d’Elimane, celui-ci partage aussi le lit de Thérèse Jacob, la compagne d’Ellenstein. Elimane est un séducteur. Toutes les femmes ou les hommes qui l’ont connu l’affirment et ne cachent pas l’admiration qu’ils ou elles ressentaient en sa présence.

Le labyrinthe de l’inhumain

Rétrospective littéraire d2023Diégane Latyr Faye file ensuite en Argentine où Elimane a vécu et côtoyé les plus grands écrivains dont la poétesse haïtienne. Bien ancrée dans la société littéraire, elle est l’élève, l’amie, l’amante de Sabato et Gombrowciz avant de devenir celle d’Elimane dont le charme se répand comme un filtre secret. Pourquoi Elimane a-t-il choisi le continent Sud-Américain ? Que ou qui cherchait-il ? « Elimane … était seulement absent, en voyage. Où ? A travers l’Amérique latine. C’était tantôt au Chili, tantôt au Brésil, au Mexique, au Guatemala, en Uruguay, en Colombie, au Pérou. Ni Gombrowicz ni Sabato ne savait en revanche la raison de ses voyages. »

Au fil de ses pérégrinations, comme dans un labyrinthe, Diégane Latyr Faye s’approche de l’inhumain. N’est-ce pas là le lot de bien des peuples ? Que ce soit en France avec les horreurs des guerres, en Argentine sous la dictature des militaires et enfin au Sénégal partout se profilent des atrocités. « J’entendais toujours, et pourtant j’avais enfoncé de toutes mes forces mes doigts dans les oreilles. J’entendis donc les rires gras des enfants de la mort, j’entendis le bruit de leurs ceinturons qu’ils détachaient et jetaient par terre, j’entendis leurs commentaires sur ma mère, ses fesses, ses seins, son sexe, sa bouche…J’entendis ensuite les râles des hommes, leurs cris sauvages, les obscénités. » C’est l’ultime profondeur de ce livre, la force des mots, la puissance des phrases, l’intelligence de la pensée, sans complaisance, nuancée.

La plus secrète mémoire des hommes : Mohamed Mbougar Sarr

Le Livre de Poche