Avant de lire un roman, on le feuillète – du moins c’est ce que je fais – on regarde comment il est construit, si les chapitres sont titrés ou pas, s’il y a des chapitres. Cette fois, lorsque j’ouvre Trust de Hernan Diaz, je suis étonnée. Le livre se déroule en quatre parties distinctes chacune attribuée à un auteur différent dont je peine à imaginer le lien qui les unit. Pourtant la quatrième de couverture met en garde : « Tout semble si parfait chez les heureux du monde… Pourtant le vernis s’écaille, et le lecteur est pris dans un jeu de piste. » Bref, je suis intriguée.
Comment Hernan Diaz a-t-il construit son histoire ? De quelle astuce s’est-il servi d’autant que le roman approche les quatre-cent pages ? Les personnages ne sont pas si nombreux. Quels sont les secrets de cette intrigue qui évolue autour d’un couple ? Un héritier richissime introverti et son épouse discrète. Il ne semble pas s’agir d’une épopée historique même si l’histoire s’enracine au cœur des années trente dans l’Amérique des affaires, de l’argent et de la tentation boursière qu’est Wall-Street.
Émigrer vers les États-Unis : consolider sa fortune
La première partie attribuée à Harold Vanner prend racine en 1662 : époque où des migrants – des ancêtres de Benjamin Rask – venus de Copenhague s’installent en Amérique afin de faire prospérer leur commerce qui tourne autour du tabac. Et cela fonctionne : brillants en affaire, opportunistes, la fortune s’accroît de générations en générations jusqu’à devenir celle colossale dont hérite Benjamin. Son père meurt d’une crise cardiaque alors qu’il est en terminale. Atypique, Benjamin se complaît dans la solitude. Il n’a pas besoin des autres pour exister. « Lors des obsèques, à New York, les membres de la famille autant que les connaissances furent impressionnés par la retenue de Benjamin, mais la vérité était que le deuil avait simplement donné à son tempérament naturel une forme socialement acceptable. » Les mathématiques le passionnent et assure-t-il, il s’en sert pour spéculer, anticiper les rebonds et les décrus boursiers.
Benjamin l’héritier introverti
Prenant la succession de son père, ce jeune homme associable sait cependant s’entourer et s’appuyer sur des hommes de conseil. Les femmes alors n’avaient pas encore investi le monde de l’entreprise. Tout au mieux pouvaient-elles espérer un emploi de secrétaires. Dans cette société patriarcale, elles comptaient pour du beurre. Les hommes de pouvoir préféraient les cantonner à la maison, limiter leurs talents à leurs occupations féminines ou charitables, au mieux artistiques. Ainsi paraît Helen celle qui devient l’épouse de Benjamin. Pourtant son caractère et son parcours ne sont pas ordinaires.
Helen peu rebelle ?
Fille unique, Helen arrive d’Europe où elle a vécu plusieurs années bloquée aux côtés de ses parents partis en villégiature et qui ont été contraints d’y rester à cause de la première mondiale. Elle a grandi auprès de sa mère – Mme Brevoort, une femme douée pour les relations sociales, recherchée pour son talent d’organisatrice de soirées et sa compagnie exquise. Helen regrette son père, qui l’a encouragée dans ses passions et son don pour les mathématiques. Obsédé par ses chimères chiffrées, celui-ci perd la raison et est interné dans une clinique Suisse réputée. Son état mental délabré ne lui permet pas de regagner les États-Unis.
Brillante, Helen parle plusieurs langues. Elle s’intéresse aux arts. Elle adore la musique. Tout comme Benjamin, elle n’a pas besoin des autres pour être. Elle ne s’offusque cependant pas lorsque sa mère l’introduit dans les hautes sphères New-yorkaises. Celle-ci veut la marier. Mme Brevoort jette son dévolu sur Benjamin, le riche héritier que tout le monde admire et veut côtoyer. « Helen comprit immédiatement que sa mère avait triomphé. Elle sut avec une certitude absolue, que Benjamin Rask la prendrait pour épouse, si elle acceptait. Et, elle décida sur le champ qu’elle accepterait. Parce qu’elle vit qu’il était, fondamentalement, seul. »
Le couple idéal et envié
Tous deux sont faits l’un pour l’autre. Ils se comprennent, partagent la même vision de la vie, du couple. C’est le bonheur parfait, en dehors d’une vie sociale qui ne les attire pas. Bref, leur existence paraît sans histoire et ne mériterait pas un tel épanchement de la part d’un auteur si ce n’est que les apparences peuvent être trompeuses.
Scotché à un téléscripteur boursier, Benjamin spécule et anticipe. Le crash de 1929 est pour lui une aubaine. Alors que les cours de la bourse s’effondrent, que la monnaie se dévalue, il multiplie ses gains. Coup de génie grâce aux mathématiques, sa force ou malhonnêteté organisée ?
Mais qu’en est-il de la réalité, de la santé déclinante d’Helen qui comme son père semble sombrer dans la folie ? « Peut-être exigeait-il trop de sa précaire convalescence, mais le courant sous-marin de sa maladie semblait l’avoir emportée bien loin, et elle avait émergé sur quelque nouveau rivage isolé d’où elle ne le percevait comme un vague contour. » Qu’en est-il de la vraie vie d’Helen dont la fin horrible hérisse le poil ? Est-ce seulement possible ? De quelle manière, l’auteur va-t-il enchaîner sur les autres parties ? Et que vont-elles apporter de plus ? Bien évidemment, je ne répondrai pas à ces questions : seule la lecture enivrante jusqu’au bout de cet ouvrage les solutionnera.
La face cachée de la richesse
Le récit reprend porté par d’autres voix concordantes ou dissonantes qui font naître une réalité fluctuante. « Néanmoins, après sa mort, son mari a jugé que la présence de sa femme devait être réduite encore davantage. […] Mais en lisant ces pages, il apparaît que, au-delà de réhabiliter Mildred, il avait voulu la transformer en un personnage complètement anodin et inoffensif – comme les femmes dans les autobiographies des Grands Hommes que j’avais lues. »
Par la voix de cette narratrice, Ida Partenza, Hernan Diaz aborde l’envers du décor, la face cachée de la richesse. Ida vient d’un milieu ouvrier, son père typographe, anarchiste peine à gagner sa vie. S’il y a des riches c’est qu’il y a des pauvres. « Je pense à mon père. Il disait toujours que chaque billet d’un dollar avait été imprimé sur du papier arraché du contrat de vente d’un esclave. Je l’entends encore aujourd’hui. ”Elle vient d’où, toute cette richesse ? De l’accumulation primitive. Du vol originel de terres, de moyens de production et de vies humaines. À travers toute l’histoire l’origine du capital a été l’esclavage.”»
En lisant ce livre, Trust – un mot anglais qui se traduit par confiance : mais en qui peut-on avoir vraiment confiance ? – je me dis que les États-Unis n’ont guère changé. Avec Donald Trump, Elon Musk se bâtit une chape de béton – Jack London évoquait Le talon de fer – qui entend bien dissimuler puis anéantir tout ce qui gêne mainmise patriarcale et richesse privée afin de pouvoir rester entre soi, conserver ses pouvoirs, voire augmenter ses privilèges.
Trust de Hernan Diaz
Traduit de l’anglais par Nicolas Richard
Éditons de l’Olivier
Published by M.B.