
Avant d’ouvrir le livre, l’on sait que David Joy fait dans la belle littérature : que ce soit par son style ou que ce soit dans son approche de la réalité humaine, décrite en détail, des personnages ciselés dans leur quotidien. Apparaissent Les deux visages du monde, deux visions qui s’entrecroisent, qui s’affrontent et qui finissent par éclater.
Cet auteur américain implante son récit en Caroline du Nord, au sein de la cité de Sylva, une jolie ville où tout le monde se connaît. Croit connaître l’autre. Toya Gardner, artiste sculpteur afro-américaine y fait sa thèse. Elle pioche son inspiration dans les racines du passé, près de sa grand-mère, Vess Jones chez qui elle vit, avec qui elle partage ses interrogations.
Le passif de la Caroline du Nord
La Caroline du Nord souffre d’un lourd passif. État fier de son passé, auprès des confédérés – de ceux qui ne voulaient pas de l’abolition de l’esclavage – malgré les années qui ont passé, ce choix clive encore. Communauté noire et communauté blanche ne cohabitent pas vraiment. Les blancs ne rougissent pas de ce passé. Ils ne s’interrogent pas. Ne le renient pas, bien au contraire.
Toya se révolte et interpelle leurs consciences. Aidée par des étudiants blancs – tous les blancs ne sont pas des racistes – elle creuse neuf tombes qu’elle garnit de galets de la rivière peints en blanc. Symboliquement, elle fait référence à un moment historique. En ces lieux furent enterrés d’anciens esclaves à côté de l’église qu’ils avaient fondé. Mais leur cimetière fut déplacé, remplacé par un bâtiment administratif, sans que personne ne s’en offusque.
Tova et sa grand-mère
« La plaque, bien entendu, ne racontait pas toute l’histoire. En vérité, quatre-vingt-six corps et un bras amputé avaient été exhumés et ensevelis. Quand elle avait demandé à sa grand-mère ce qui s’était passé, cette dernière avait répondu que lorsqu’elle était enfant, on lui avait dit que quand on avait déterré les corps, les cheveux des morts avaient continué de pousser […] Rétrospectivement, sa grand-mère pensait que c’était probablement vrai. Sa voix avait tremblé à ce récit. »
Ernie Allison, adjoint du bureau du shériff du comté de Jackson, venu appuyer Tim Mc Mahan, un collègue de la police municipale tombe sur un drôle de type qui git allongé, ivre mort dans sa voiture. Ernie découvre qu’il possède une tunique du Klu Klux Klan et en fouillant trouve un carnet intitulé Contact sur lequel figurent les noms de notables locaux. Consciencieux, il relate les faits à son supérieur le shérif John Coggins. Lui fait part de son inquiétude. Est-ce le retour du Klu Klux Klan ?
Ernie et le shérif
Le shérif l’écoute. Lui donne des conseils. Relativise. C’est un vieux de la vieille, prêt à prendre sa retraite, bien connu, apprécié, qui se targue de son amitié avec un noir : le mari de Vess Jones, décédé. D’ailleurs il poursuit ces relations amicales avec Vess. Il se rend chez elle afin de discuter avec Tova dont les actions tombent sous le coup de la loi. Elle ne cherche pas à se désavouer, elle se justifie. Le shérif tente de la convaincre de renoncer, qu’il faut faire le deuil d’une histoire révolue, dépassée ? Tova ne l’écoute pas. Elle s’entête. Entreprend une nouvelle action. Seule, cette fois.
« Son oeuvre était devenue l’allumette. Elle avait senti brûler cette flamme face au shérif, tout filtre ou toute hésitation se consumant » Elle verse de la peinture rouge aussi brillante qu’un champ de coquelicot sur la statue d’un héros confédéré. « L’image et l’idée étaient simples, mais elle craignait que l’on perde de vue qu’il ne s’agissait pas simplement du sang que la Confédération avait sur les mains, ni du sang de l’esclavage […] C’était l’héritage, la plaie béante qui continuait de saigner près de cent cinquante ans après les faits. »
David Roy les rémémore. « C’était le lynchage de Jesse Washington, un gamin de dix-sept ans qui avait été traîné derrière une voiture, émasculé, les doigts et les oreilles coupés, brûlé vif, et photographié, les clichés vendus ensuite comme cartes postales. C’était Emmet Till, quatorze ans, roué de coups et mutilé, abattu d’une balle en pleine tête, et coulé dans la Tallahatchie River. » Comme dans le roman de Percival Everet, telle une litanie l’énumération se poursuit, inlassablement. Et Tova de conclure : « On était à l’été 2019 et peu de choses avaient changé. »
L’arbre du suprémacisme blanc

« L’arbre qui possède les racines les plus profondes dans ce pays est l’arbre du suprémacisme blanc. » David Joy : Les deux visages du monde
En ce 21 mars 2025, à l’heure où Donald Trump veut réécrire l’histoire, affirme la supériorité de la suprématie blanche, stigmatise la différence, balaie tout ce qui le gêne, les choses n’ont toujours pas changé. Tova l’a compris. Plus qu’une blessure intérieure, c’est une injustice. Face au shérif qui veut la raisonner, elle ne ménage pas ses mots, lui fait comprendre que sans le savoir, lui-même est raciste. « L’arbre qui possède les racines les plus profondes dans ce pays est l’arbre du suprémacisme blanc. Et le fait est qu’il n’est pas nécessaire d’être celui qui a planté cet arbre ou qui a veillé à l’arroser ou qui en a taillé les branches pour être celui qui bénéficie personnellement de l’ombre qu’il fournit. »
Tova n’abdiquera pas, pas plus qu’Ernie qui cherche la vérité : son collègue a nié l’existence du carnet. Pourquoi ? Qui l’a poussé à agir ainsi ? Les idées du Klu Klux Klan ne sont pas enterrées. Elles ne s’expriment plus par des manifestations d’hommes cagoulés mais elles continuent d’exister. Comme le clame Slade Ashe, le voisin de Vess qui ne crache pas sur les pots de vin ou n’hésite pas à devenir marchand de sommeil pour s’enrichir. « Nous avons troqué nos tuniques contre des costumes d’hommes d’affaires. C’est ce que le monde voit. »
Un polar qui prend le temps de s’installer
Sans dévoiler plus l’intrigue, ce polar prend le temps de s’installer, de préciser accointances et animosités. Les relations se tendent. La petite ville perd de sa tranquillité. Vess se rapproche de sa petite fille. Elle éprouve de la fierté, du réconfort à l’entendre expliquer sa démarche. Jusqu’au jour où tout se fissure, tout craque. Vient un premier crime. Arrive une tentative d’assassinat. S’ensuit la souffrance des endeuillés – le vide occasionné, la solitude, la tristesse que la durée ne peut atténuer. Souvent dans les polars, ces moments sonnent creux : comment décrire une telle réalité, s’immiscer dans le cœur des gens ? David Joy s’en acquitte grâce à une écriture au plus près d’un ressenti destructeur.
Le shérif lucide mène l’enquête. Cependant, il vacille. Reprend goût à l’alcool car il n’est pas dupe. Il connaît bien tous les habitants de la ville dont l’ambitieux Slade Ashe : « Dans un monde qui récompensait les égoïstes et les scélérats, il avait réussi à faire fortune. »
Un beau livre, tout en finesse qui sculpte le caractère de chaque personnage. Outre une intrigue bien ficelée, ce roman pose des questions philosophiques sur la responsabilité de chacun à laisser faire.
Les deux visages du monde de David Joy
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Yves Cotté
Editions Sonatine
Published by M.B.
♥ Sur le même sujet avec une approche différente mais tout aussi pertinente avec un style décapant : Le sang des innocents de S.A. Cosby. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Szczeciner. Éditions Sonatine
Quelques répliques subtiles :
« Vous avez grandi au même endroit, que je sache. La seule différence entre vous, c’est que toi, t’es noir, et lui, il est raciste. »
« Cet homme aimait tellement le pouvoir qu’il aurait accepté le poste de balayeur en chef à l’usine de fumier pour peu que cela lui permît de donner des ordres. Cette mégalomanie de provincial était inscrite dans ses gènes. »
« Pour assoir leur soi-disant légitimité dans la foulée des émeutes racistes de l’été rouge, les Filles de la Confédération avaient entrepris d’ériger à travers le Sud des centaines de monuments à la gloire des “Héros” sudistes. […] Ces mémoriaux répondaient à deux objectifs.
Premièrement, créer de toutes pièces un récit historique erroné auquel les sympathisants de la cause confédérée pourraient adhérer, en lieu et place du spectre honteux de la haute trahison qui constituait leur véritable héritage.
Deuxièmement, rappeler aux Noirs du Sud qu’aux yeux d’une partie de leurs voisins blancs, ils n’étaient que du bétail en fuite destiné à être sacrifié sur l’autel de la Cause perdue. »