Feux croisés sur les États-Unis

Feux croisés sur les États-Unis d'Amérique Deux livres très différents : La frontière de verre un recueil de neuf nouvelles signé Carlos Fuentes – auteur mexicain – et Châtiment un polar iconoclaste  de Percival Everett – auteur américain dans lesquels se rejoignent ligne conductrice et thème récurrent. Que ce soit dans  La frontière de verre ou Châtiment  s’élève une vive critique de la première puissance mondiale  : en quelque-sorte des  feux croisés sur les États-Unis d’Amérique.

Par un jeu de mots, Dioniso, un des personnages mis en scène par Carlos Fuentes les rebaptise « les États-Unis d’amnésie. » L’ironie de l’histoire se disait-il, était que le Mexique avait perdu tous ces territoires en 1848 à cause de l’abandon et du désintérêt dans lequel on tenait le petit nombre d’habitants qui les peuplaient. » [1] Paradoxe se plaît à noter l’auteur mexicain : aujourd’hui « il y avait des millions de travailleurs mexicains aux États-Unis et trente millions de personnes, aux États-Unis, parlaient l’espagnol. » Cependant la plupart subissent la main mise d’une puissance  peu tolérante, prompte à exclure ou à se méfier de l’étranger. Cela n’est pas nouveau. Cela fait partie de son histoire.

L’heure de la vengeance

C’est ce que conte Percival Everett qui renvoie à un autre pan des mémoires états-uniennes : la condition des noirs. À travers une traque punitive de racistes-suprématistes blancs, il remémore les crimes raciaux impunis : des lynchages innombrables seulement motivés par la haine du noir. « Mon grand-père m’a dit qu’autour de 1910, on trouvait un Noir pendu au bout de chaque sillon labouré. » Peu s’en fallait de peu pour qu’un Noir soit lynché. Dans les années 50, une gamine accuse un jeune noir – il a quatorze ans – Emmet Till de lui avoir adressé la parole et tenu des propos soit-disant irrespectueux. Sans autre forme de procès celui-ci est pendu. Elle a menti.

Mais les faits sont tenaces. L’oubli ne s’installe pas. Trente ans plus tard – le récit se déroule sous le premier mandat de Trump – vient l’heure de rendre des comptes. Sonne l’heure de la vengeance. Deux blancs meurent assassinés, semble-t-il par un noir déjà mort et dont le corps disparaît.

Une manne : la main d’œuvre féminine…

Comme les noirs, les mexicains sont stigmatisés. On oublie ce qu’ils apportent. On oublie que sans eux, ceux qui détiennent pouvoir et richesse n’auraient pas connu cette fulgurante prospérité. Carlos Fuentes pointe la contradiction : alors que les migrants sont traqués, refoulés, méprisés ce sont eux qui font tourner l’économie. Un vieillard amnésique s’interroge : une métaphore de ceux qui ne sont rien. Invisible, anonyme parmi les anonymes, il ne se souvient pas de son nom. Des réminiscences surviennent : réelles ou fictives, qu’importe, elles traduisent le ressenti. « Moi ton fils qui suis obligé de passer la frontière tous les matins à l’aube pour aller travailler comme commis dans un magasin Woolworth ? Moi ta fille qui ai obtenu un poste de contremaître dans une usine de ce côté-ci de la frontière ? Ton petit-fils […] qui est employé dans un restaurant mexicain du côté Yankee ? Ta petite-fille qui travaille elle-aussi à l’usine ? »

Les américains du nord savent tirer profit de la misère des américains du sud sachant pouvoir s’appuyer sur des mexicains ( même dans un pays pauvre il y a des riches et des opportunistes ) – comme el señor Leonardo Baroso – qui ne veut pas laisser passer cette manne.

…Logée  dans des bicoques de merde

Dans le désert, près de la frontière se multiplient les usines, les maquiladoras en termes exponentiels : aucune en 1965,  135 000 en 1994 qui génèrent 200 000 emplois dérivés – les droits de douane ou autres taxes sont prohibés. Y travaillent des femmes – en proportion 8 femmes pour 2 hommes. « Ciudad Juarez était simplement le lieu qui offrait du travail […] et même si le salaire était dix fois moindre qu’aux États-Unis, il était dix fois plus que rien dans le reste du Mexique. »

Est-ce cela le rêve démocratique ? L’égalité entre êtres humains, l’égalité des chances comme le disent les Yankees à leurs homologues mexicains, complices de leur accaparation des richesses au détriment du pays et des habitants de ce pays ? Ceux qui emploient – ou plutôt ceux les exploitent – de richissimes hommes d’affaires se frottent les mains. Ils font dans le sarcasme en affirmant que quitter leur campagne pour rejoindre ces zones de travail, exclusivement – sortirait les femmes de la misère, de la prostitution et même du machisme.

Reléguées dans un no man’s land, ces travailleuses font une heure de trajet – matin et soir – pour se rendre à leur travail tandis que leurs compagnons restent à la maison s’occuper des enfants. Ils n’ont pas de travail alors ils se rendent utiles car aucune infrastructure n’existe pour accueillir les bambins : pas de crèches, écoles insuffisantes. Pas d’aires de jeux : les devants de porte ou la rue.

Ce qui compte n’est pas le bien être humain mais la spéculation possible qui engendrera le  profit maximum. « La colonia est en fait un simple terrain vague avec des bicoques de merde dessus. Dans cinq ans, ça vaudra mille fois plus. » explique un Yankee à Baroso qui acquiesce. Il ne refuse pas sa part du gâteau.

Des exemples à l’envi

Feux croisés sur les États-Unis d'Amérique Côté États-Unis, Percival Everett n’est pas tendre et arrive au même constat. « Je suis allé à un de ces meetings de Trump […] Tu sais, ce type, il est comme nous au fond. […] Je veux dire il a pas plus de cervelle qu’un porc-épic, mais il sait remettre en place les intellos. » Trump plus que quiconque symbolise la victoire des suprématistes blancs, ceux qui sans hésiter lynchaient les noirs. Ceux qui se croient au dessus, si proches de Dieu ?

Mama Z n’a pas oublié. Elle a multiplié les dossiers : des exemples qui se multiplient à l’envi : enfants, femmes, hommes noirs plus de 6000 dossiers – plus de 6000 morts passés à la trappe ! Damon Thruff recense un à un le nom de ces victimes. « Quand j’écris leurs noms, ils deviennent réels, et plus seulement des statistiques. Quand j’écris leurs noms, ils deviennent réels de nouveau. C’est presque comme s’ils obtenaient quelques secondes de plus ici-bas. Vous voyez ce que je veux dire ? Je n’aurais jamais été capable d’inventer tant de noms. » Perceval Everett consacre tout un chapitre à cette longue énumération des anonymes victimes de la haine raciale. Son approche sarcastique cède le pas sur le drame occulté.

Face à une horde déferlante

Quel lien entre ces morts oubliés et cette une horde déferlante qui se lève ? Des hommes blancs périssent par dizaines, mutilés – leurs testicules arrachées – retrouvées entre les mains d’un noir décédé qui s’évapore comme un fantôme. Des zombies ressuscités – n’était-ce pas le cas de Jésus-Christ – venus demander justice ?

Face à ce péril, la haine revient, s’auto-entretient. Les blancs continuent à prêter servent, comme au bon vieux temps du Klu-Klux-Kan : « Je fais le vœu de protéger les droits donnés par Dieu à la race blanche contre tous les étrangers, qu’ils soient noirs, jaunes, rouges ou juifs. »

Malgré la gravité du sujet, l’humour imprègne les répliques des personnages. S’ouvrent les guillemets, s’instaurent des dialogues qui donnent au texte une puissance narrative naturelle, populaire : elle insère le lecteur au plus près de la réalité américaine qui ne brille pas par l’éloquence de son langage ou par la profondeur de sa pensée.

Du loufoque à la référence historique

Une histoire loufoque portée par deux enquêteurs noirs Ed et Jim du M.B .I de l’état du Mississipi. Ils viennent prêter main forte aux enquêteurs locaux : des blancs, dépassés par les évènements. « Et bien, c’est un repaire de péquenauds débiles qui sont restés bloqués au XIXe siècle d’avant-guerre et offrent la preuve vivante que la consanguinité ne conduit pas à l’extinction. » s’amuse Jim. Mais l’humour n’est pas gratuit – car l’objectif est de mobiliser la mémoire. Ce que fait Mama Z : âgée de 105 ans. « Quand on veut connaître un endroit, on parle à son histoire ». Mama Z n’a rien oublié. « Y a pas un blanc dans ce pays qu’a pas lui-même lynché quelqu’un, ou alors c’est un membre de sa famille qui l’a fait. »

Cette histoire débridée s’appuie sur des faits historiques : des rapports officiels qui témoignent des exactions subies. « Le corps d’un homme noir de peau clair a été découvert à sept kilomètres au sud de Hattiesburg dans un bosquet de sycomores. L’individu a été trouvé attaché aux chevilles et aux poignets au moyen d’une sorte de câble gainé. » Conclusion du médecin légiste : l’homme s’est suicidé.

Ed se souvient en passant à Memphis devant Le Lorrain Motel. « Là, à l’angle de ce balcon. J’avais dix ans. C’est pour ça que je suis flic. » Il fait référence à l’endroit où le pasteur Martin Luther King a été assassiné. Rien ne peut s’oublier. Rien ne devra s’oublier surtout quand  certains discours ont encore cours. « Tout ce que je peux vous dire de sûr, c’est que le gang qui a fait ça comprenait une trentaine de nègres et que six bons résidents blancs de Conway sont morts. »

Et au-delà ?

Deux livres très différents, aux styles typés évoquent le même sentiment d’injustice, les mêmes abus, le même mépris. Cela se passe au Mexique et aux États-Unis : pays frontaliers. S’il les frontières sont physiques et de plus en plus marquées physiquement, elles sont aussi psychologiques, ancrées dans les esprits.

En ce sens ces deux livres universels incitent à regarder devant notre propre fenêtre. Ce rejet de l’autre, de la différence, cette volonté d’éviter le grand remplacement court partout : y compris en Europe, y compris en France. Partout existent des boucs-émissaires que l’on montre du doigt pour justifier des échecs politiques : montée de la violence, mal-être, inquiétude, révélateurs de l’état d’une société incapable de répondre aux besoins des uns au profit des autres : ceux qui détiennent le pouvoir, ceux qui détiennent les finances.  Ceux qui veulent s’enrichir encore et encore plus ? Qu’importe la souffrance du plus  grand nombre : ne sont-ils pas des bons à rien, des perdants ?

[1] Carlos Fuentes fait référence à la guerre qui opposa le Mexique aux Etats-Unis dans les années 1840 à l’issue de laquelle, le Mexique perdit la Californie, l’Utah, le Nevada, le Colorado, l’Arizona, le Nouveau-Mexique et le Texas : des territoires somme toute très riches.

La frontière de verre – Roman en neuf récits de Carlos Fuentes. Tratuit de l’espagnol (Mexique) par Céline Zins. Éditions Folio
Châtiment de Percival Everett. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Laure Tissut. Editions Actes noirs-Actes sud
Published by M.B

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Des livres à l’envi : Côté américain

La littérature américaine abonde sur la question de l’esclavage, de la guerre de sécession qui a suivi suite à la volonté d’abolir l’esclavage et du racisme qui sévit – y compris au vingt-et-unième siècle. De nombreux auteurs ont écrit sur ces questions, ont décrit les exactions subies, les luttes aussi qui ont été mises en place – y compris par des blancs offusqués par cette violation des droits d’autrui – et ont invité à la réflexion : une sorte de devoir de mémoire. Sans pouvoir tous les citer quelques noms émergent. Juste pour dire que ce sujet n’est pas clos.

Howard Zin : Une histoire populaire des États-Unis
Howard Fast : La dernière frontière
Iles Greg Cemetery RoadBrasier noirL’arbre aux mortsLe sang du Mississipi
Tomas Mullen : Temps noir – Dark townMinuit à Atlanta
Attica Locke : Dernière récolte – Bluebird bluebird
Maya Angelou : Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage
Laird Hunt : Never home – Les bonnes gens
Colson Whitehead : Underground Railroad
Russel Bank  Continent à la dérive 
Morrison Toni : Un don – Beloved

Côté français

La littérature française semble moins prolifique. Et pourtant la France, a contribué à la traite des noirs, voir les quais qui longent la Loire à Nantes où un hommage tardif est rendu aux victimes. Malgré La déclaration universelle des droits de l’homme, elle a sa part de responsabilité dans ce déni de l’autre. Les politiques français ont peiné à se séparer des colonies, tout en veillant à garder une main sur leurs richesses.

Maryse Condé : Moi, Tituba sorcière…, Les belles ténébreuses.
Alain Mankanbou : Les petits fils nègres de Vercingétorix
Marie Vieux Chauvet : Amour, colère et folie
Sarr Mbougar : La plus secrète mémoire des hommes 
Olivier Truc Le cartographe des Indes boréales
Gérard Noiriel : Chocolat
Alice Zeniter : L’art de perdre 

 

Ailleurs dans le monde

Le colonialisme a touché toutes les nations européennes y compris l’Espagne, le Portugal, les Pays-Bas, bien évidemment l’Angleterre. Le cartographe des Indes boréales écrit par Olivier Truc montre bien cet enchevêtrement, cette course vers des territoires dont les sous-sols ou les immenses terres, peu peuplées suscitent les convoitises, tout cela au détriment des populations autochtones. Le colonialisme amène avec lui le racisme – sous prétexte de civiliser et de convertir à une religion (catholique ou protestante) : principe qui sous-tend la supériorité morale, intellectuelle et culturelle des hommes blancs. Des sujets qui sont loin d’être éteints ou dépassés. À suivre l’actualité et à écouter les déclarations de certains hommes politiques, il apparaît que ces appétits ne se sont pas assoupis, ils sont encore moins éradiqués. Au contraire, ils semblent se démultiplier.   

Youri Rytkhéou : L’étrangère aux yeux bleus
Pramoedya Ananta Toer : Le monde des hommes
Antonio OrtuñoLa file indienne

 

 

 

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