Bien que l’histoire ne se déroule pas en Australie mais dans les Highlands, en Écosse, ce roman policier est écrit par une auteure australienne Charlotte Mc Conaghy.
Ce livre Je pleure encore la beauté du monde – devenu un best-seller – comprend tous les ingrédients susceptibles de le rendre attachant, addictif. L’histoire se déroule en plusieurs temps avec des chapitres en immersion dans le passé de la narratrice et le moment présent. Cela fonctionne bien.
D’emblée, la narratrice, Inti Flynn fascine. Gamine, avec sa sœur jumelle, Aggie elle réside une partie de l’année avec son père au milieu de la forêt sauvage de la Colombie Britannique. Ce père qui tente de vivre de manière autonome leur inculque l’amour de la nature, le respect des autres êtres vivants. On ne tue que pour manger. On tue en s’excusant. C’est ce que dit le père : « Nous allons rendre un dernier hommage à cette créature et la remercier de subvenir à nos besoins. […] Au fond de moi, j’avais le sentiment que le lapin n’en avait rien à fiche de notre gratitude et je lui ai présenté en silence de piteuses excuses. »
Inti Flynn n’est pas comme la plupart des êtres humains. Atteinte d’une maladie rare appelée synesthésie, elle ressent et intériorise la souffrance des autres. Ainsi lorsque le père dépèce le lapin, c’est tout son corps qui en pâtit. Elle a l’impression que c’est elle que l’on éventre. Elle perd connaissance. Quoi qu’il arrive sa jumelle la soutient et elle soutient sa jumelle. Cette symbiose entre deux jumelles souvent utilisée dans les romans policiers contribue à la force de l’histoire à son dénouement imprévisible.
La réintroduction des loups
Devenue adulte, biologiste reconnue et estimée, Inti Flynn s’installe dans un village des Hightlands pour y introduire des meutes de loups. Il s’agit de rééquilibrer l’environnement. Sans prédateur, les cerfs, les chevreuils dévorent toutes les jeunes pousses – ce qui contribue à la désertification de ces territoires escarpés. Grâce aux loups, la biologiste et son équipe espèrent arriver à endiguer ce phénomène. Bien évidemment la présence de ces hordes en liberté ne fait pas l’unanimité chez les villageois. Essentiellement des éleveurs de moutons, ils craignent pour leur troupeau. Inti s’engage à tuer le loup qui s’en prendra au bétail. Cette promesse peut-elle suffire à assainir les relations ?
Outre les tensions entre éleveurs et biologistes, s’incruste l’histoire personnelle d’Inti et de sa jumelle, Aggie traumatisée suite aux violences conjugales endurées. Inti prend soin d’elle, la bichonne. « Aggie a encore besoin d’aide dans la salle de bain et j’ai oublié de changer ses draps »
Le meurtre
Lorsque Stuart, un éleveur de chevaux est assassiné, Inti craint qu’on accuse les loups. Sans trop réfléchir aux conséquences, elle fait disparaître son cadavre. Stuart par ailleurs maltraite sa femme. Sensibilisée, suite aux sévices endurés par sa sœur, Inti Flynn le remarque immédiatement. « Son œil n’est plus enflé et les hématomes noirâtres ont été camouflés autant que possible par du maquillage. » Faute de corps, la disparition de Stuart peut donner libre cours à plusieurs interprétations. Mais jusqu’à quel point ? Pour un temps les loups pourront continuer leur insertion, surtout que les premières naissances viennent d’avoir lieu. « Je contemple la petite louve dans le creux de mes bras et m’autorise un moment de faiblesse en la pressant contre ma joue, et en humant son odeur. Elle se love dans mon cou et oh, j’ai le cœur qui fond. Je la repose au fond de la tanière, bien au chaud, à l’abri. »
Belles descriptions
L’intrigue policière prend le temps de s’étaler, de se complexifier même si le sentiment de suspens demeure relatif. La force de ce récit tient surtout dans la précision des descriptions, des personnages et des paysages. » Tandis que nous gravissions le flanc d’une colline, je retins mon souffle, anticipant déjà le spectacle qui nous attendait. Une palette de nuances automnales. Un festin. Un mamelon ondoyant tapissé d’arbres à feuilles caduques : mélèzes, trembles, peupliers, tous parés d’un jaune intense, aveuglant, parmi lesquels se glissaient quelques touches d’orange flamboyant. » Par ailleurs, la connaissance scientifique des mœurs des loups, les observations rapportées apportent à ce roman une dimension pédagogique bien agréable.
D’autre part, grâce à son style direct, limpide – les lignes coulent, Charlotte Mc Conaghy fait vivre la communauté qui compose ce coin reculé : des personnages ambigus (tous se connaissent mais tous ne sont pas tels qu’ils paraissent) ou au caractères trempés parfois imprévisibles.
Sentiment d’un pré-fabriqué
Ce n’est qu’à la fin du roman que la magie s’estompe. Comme dans certains policiers, les ressorts se fatiguent et donnent le sentiment d’un scénario pré-fabriqué. À force, on a l’impression que tous les auteurs jouent sur les mêmes tableaux, les mêmes compositions : piochant qui dans une enfance difficile (ici se n’est pas le cas) n’omettant pas la séquence des violences conjugales – celles subies par Aggie et par la femme de Stuart – sans compter des histoires d’amours plus ou moins impossibles (entre Duncan le taciturne solitaire et Inti). Il est vrai que ce sont des thématiques contemporaines bien difficiles à éradiquer puisque elles font partie de la réalité quotidienne. Mais peut-être que ce roman commencé brillamment aurait gagné à s’extirper de certains de ses stéréotypes.
Je pleure encore la beauté du monde de Charlotte McConaghy
Roman traduit de l’anglais (Australie) par Marie Chabin
Editions Babel
Published by M.B.