Celles qu’on tue

Celles qu'on tue

Longtemps, j’ai cru que l’émancipation des femmes serait le fruit de leur volonté, un choix en quelque sorte. De là à nier l’intérêt des mouvements féministes, il n’y avait qu’un pas. J’avais dix-huit ans. J’étais utopiste, manichéenne et quelque peu influencée par la philosophie marxiste. Jusqu’à ce que la réalité m’interpelle. Comment se faisait-il que des femmes célèbres meurent sous les coups de leurs compagnons ? Par contre, celles qui n’étaient pas connues – anonymes – n’avaient pas droit aux feux de l’actualité. 

Celles qu’on tue, le récit de Patrícia Melo participe à la compréhension d’un phénomène englouti, enfoui et qu’il faut faire remonter à la surface, rendre conscient. Page après page, témoignage après témoignage, réplique après réplique, elle démonte les mécanismes qui illustrent et légitiment la notion de  féminisme.

La gifle

Ce livre aurait pu s’intituler la gifle ou la claque. Que celles ou ceux qui y  voient une référence à une affaire récente ne se trompent pas. Tout part de là ! Lors d’une soirée festive et arrosée entre avocats, Amir, son amant, aveuglé par une jalousie injustifiée lui met une gifle. Geste anodin ? pour certains, excusable !

« Paf. Jusqu’alors, je n’avais jamais reçu une seule gifle de ma vie. En plein visage.
– Salope, m’a-t-il lancé avant de quitter les toilettes. »

Un pas à ne pas franchir pour cette avocate : sa mère a été victime d’un féminicide. Au Brésil – l’histoire se déroule dans ce pays –  ils prolifèrent.  « Pourtant, les statistiques montrent que c’est commun. Et que  beaucoup ne se contentent pas de gifler. Ce qu’ils préfèrent c’est tuer. »

Elle rompt immédiatement avec Amar, sans lui laisser une seconde chance. Celui-ci ne comprend pas, la mitraille de messages – à l’époque d’internet, c’est tellement facile – l’’assurant que son geste a dépassé sa volonté, qu’il avait bu, qu’il n’est pas comme ça. Alternent menaces, harcèlements, tentative d’apitoiement. Autant de faits qui s’apparentent à cette mentalité masculine si souvent excusée.

Un gilet d’explosif collé à mon corps

Oui, mais n’est-ce pas le comportement de ceux qui finissent par tuer ? Comme elle l’explique à sa grand-mère, embobinée par ce gentil garçon – avocat de métier – qui ne comprend pas la rupture « Pour moi, une gifle en plein visage est un viol moral. » Rien ne la  fera fléchir.Elle sait qu’elle a pris la bonne décision.

Il faut dire que son histoire l’a vaccinée à jamais : son père a assassiné sa mère dans un contexte de violences conjugales répétées. C’est sa grand-mère qui l’a élevée. « C’est cette nuit-là que j’ai compris notre différence avec clarté. Pour ma grand-mère, la mort de ma mère relevait du passé. Mais pour moi c’était autre chose ; ce que je suis, j’aurais pu dire à ma grand-mère, comme dans ce poème, ce que je suis c’est d’avoir perdu ma mère. Ce que je suis, c’est que mon père a tué ma mère. La mort de ma mère était plus que mon identité. C’était un gilet d’explosifs collé à mon corps. »

Dix mille cas de féminicides

Celles qu'on tueLe cabinet d’avocats pour lequel elle travaille l’envoie dans l’état de l’Acre. « Nous allons parler du massacre autorisé des femmes, résumait-elle. Dix mille cas de féminicides dans les tribunaux, non résolus. »  En même temps, elle suit le procès de Txupira, une jeune indigène de quatorze ans qui a été mutilée puis assassinée.

Là-bas, à proximité de la forêt Amazonienne, elle explore un autre monde dans lequel la nature alimente la vie quotidienne ainsi que sorcellerie et rites fétichistes. Guidée par Marcos, un caboclos, elle s’insère petit à petit dans les coutumes d’une peuplade indigène, se laisse initier et tenter par leurs rites ancestraux décalés. Elle absorbe l’aya. S’en suivent rêves, prises de conscience ou délires tous ancrés sur cette persécution que subissent les femmes décrites dans des chapitres spécifiques : une autre histoire dans l’histoire.

Txupira : indigène mutilée puis assassinée

Pourquoi a-t-on tué Txupira ? Les accusés sont des blancs, adulés, estimés. De là à faire le parallèle entre suprématie blanche, masculine et suprématie ethnique, s’en suit la même logique : ceux qui se donnent tous les droits parce qu’ils se sentent légitimés, supérieurs face à ceux qu’ils méprisent ! « Txupira n’était pas blanche, elle n’entrait pas dans la catégorie des victimes que la presse aime à exploiter. En plus elle était indigène. Et indigène, dans notre système de castes, dont le sommet est dominé par riche et blanc, se situe en dessous de noir, qui se situe en dessous de pauvre, qui se situe en dessous de femme. » 

Rien ne sert de raconter la suite de ce roman riche en détails, comme un dictionnaire des petits riens qui doivent alarmer. « En réalité, il n’existe pas de lieu plus risqué pour nous que notre propre maison. Pour ma mère, ça avait été le cas. […] En réalité, le mariage est le gibet de la femme.  »

De l’agression verbale au meurtre

Ce livre féministe pointe comment une simple réflexion doit faire affleurer le doute, la suspicion. C’est l’enchainement qui conduit au meurtre. «  Voilà la conclusion à laquelle je suis arrivée au cours de ma deuxième semaine au tribunal : nous les femmes nous tombons comme des mouches. Vous, les hommes, vous prenez une cuite et vous pouvez tuer. »

L’autrice, Patricia Melo n’édulcore rien. Elle analyse tout. Rien n’échappe à sa sagacité : ce qu’elle traduit par des formules lourdes de sens qui interrogent. « Avant la gifle, les offenses verbales. Allumeuse. Paresseuse. Sale Pute. » Il n’y a pas de hasard ni d’erreurs, juste une logique héritée, intériorisée qui s’achève par le meurtre. Tout y conduit y compris la pornographie. « La pornographie est un long cours qui apprend à mépriser, à humilier et à tuer les femmes. »

Vers le paradis ?

Celles qu'on tueÀ côté de ses sœurs meurtries, la narratrice dépeint un autre territoire : celui du rêve, uniquement peuplé de femmes victimes, ressuscitées  qui demandent réparation. S’ensuivent débats, propositions où la notion de revanche renvoie à celle de justice.  Ces femmes amazones prendraient le pouvoir face aux protomachos « C’est pour cette raison qu’ils ont été bannis de notre paradis. » Ils n’auraient plus le monopole.

Patrícia Melo fait alors le parallèle avec les minorités qui ont été spoliées. Par exemple, l’ethnie  Kuratawa,  dépouillée de son territoire, une peau de chagrin coincée entre la BR-364 et cernée d’exploitations agricoles dont les membres ne parviennent même plus à se nourrir. « Ils étaient justes pauvres. Abandonnés. » L’autrice va loin : « pour certains crimes il n’y a pas de pardon. ». La discussion et la réflexion s’engagent.

Ce livre sert aussi à cela à naviguer entre le fait divers : un homme tue une femme – le fait de société cela n’est pas un cas isolé mais cela fait partie de comportements jusqu’alors minorés voire ignorés – et la réflexion philosophique : pourquoi, comment endiguer, comment réprimer puis éduquer ? Ce long chemin – cheminement – reste à explorer, à parcourir.

Celles qu’on tue de Patrícia Melo
Traduit du portugais (Brésil) par Élodie Dupau
Editions Buchet Chastel 10/18
Published by M. B

 

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