Bondrée

BoundréePlus que l’intrigue policière ce qui marque dans ce récit, c’est la qualité de l’écriture, la pluralité des narrateurs, leurs styles adaptés, les intrusions dans leur intimité. Il y a aussi l’immersion dans un territoire boisé, à proximité d’un lac : spider Lake – lieu de villégiature, éden – où américains et français se côtoient, sans toutefois se fréquenter : Bondrée. « Son nom provient d’une déformation de « boudary » frontière. Aucune ligne de  démarcation, pourtant ne signale l’appartenance de ce lieu à un pays autre que celui des forêts tempérées s’étalant du Maine, aux Etats-Unis, jusqu’au sud-est de la Beauce, au Québec. »

Dans ce lieu paradisiaque, les familles viennent passer leurs vacances d’été dans des chalets qu’elles ont bâtis. Mais une légende court. Un trappeur canuck, Pierre Landry se réfugia dans ces espaces boisés afin de fuir la deuxième guerre mondiale. Tombé amoureux de Maggie Harrison, surnommé Tangara, il perdit la tête. L’homme devint un assassin avant de se pendre dans sa cabane.

« De nombreuses histoires circulaient à propos de cet homme qu’on prétendait frappé d’une rage étrange, des histoires de bestialité, de sauvageté et de folie desquelles il ressortait qu’en refusant la guerre, Landry avait signé un pacte de sang avec la forêt. » C’est une petite fille de douze ans Andrée Duchamp qui raconte, dans un franc-parler duquel émerge humour sarcastique et lucidité décapante.  

La forêt est-elle maudite ?

Ce fait-divers, aussi tragique et incompréhensible soit-il n’empêche pas les familles oisives de profiter de la beauté du paysage et de se prélasser sur les plages en bordure du lac afin d’assurer à leurs corps un bronzage parfait. C’est le temps de la nonchalance, de l’oisiveté, du plaisir. Tel est l’état d’esprit de Zaza et Sissy, deux amies inséparables : toujours ensemble bien que depuis peu, elles aient accepté dans leur clan Françoise Lamart : une autre adolescente qui n’est pas aussi jolie. C’est Andrée qui l’affirme. Elle détonne et ne fait pas dans la dentelle. 

Andrée A. Michaud dépeint à merveille cette période – la légèreté de l’adolescence, la joie de vivre et la beauté de jeunes corps non touchés par le temps. Lorsque Zaza disparaît, les cartes sont rabattues, s’immisce la tristesse. La forêt serait-elle maudite ?

Les recherches s’organisent. Il est à noter que ce sont les hommes qui partent et s’en chargent. Les femmes restent au chalet à s’occuper des enfants et à vaquer à leurs occupations de mères de famille. Peut-être le fait que l’action se déroule durant l’été 1967 explique cette dichotomie si marquée. « Cette  visite aux Mc Bain signifiait que quelque chose de grave s’était produit. J’avais tout de suite pensé à Zaza Mulligan, qui ne répondait pas aux appels de Sissy et n’était nulle part, alors que personne ne pouvait se trouver nulle part. » relate Andrée, toujours septique face aux explications données par les parents. Mais jusqu’à quel point peut-on dire la vérité aux enfants sans les traumatiser ?

« Ménard avait alors pensé au sang de Sugar Baby, qui alimentait la légende de Maggie Harrison et de Pierre Landry et dont on n’évoquait la mort qu’à mots couverts, dont on ne parlait surtout pas aux enfants, craignant qu’un petit chien blanc vienne à son tour hanter la plage, un petit chien réel, avec du sang réel se mêlant au suc écarlate des fleurs broyées de Tangara. »

Un piège oublié ?

L’enquête commence : le corps de la jeune fille est retrouvé dans la forêt, entravé dans un piège, la jambe déchiquetée. Ce piège a-t-il été placé là par Landry et oublié ? Après avoir interrogé tous les habitants du site, c’est ce que concluent les deux policiers dépêchés sur les lieux Michaud et Cusack, secondés par Brian Larue qui leur sert d’interprète : en effet il s’agit d’interroger des anglophones et des francophones. « Larue était aussi blanc qu’un matin de gel, ce qui avait permis à Michaud de lui expliquer en détail ce qu’il attendait de lui : traduire sans omettre la moindre virgule, relever les hésitations, les inconséquences, les mots de trop, les accents imprévus, bref, se glisser dans la peau d’un flic et se remonter le zipper jusqu’au menton. »

Cet accident appelle à la vigilance. Il ne doit pas se reproduire. Solidaires, bouleversés, les hommes arpentent la forêt à la recherche de pièges qui traineraient, persuadés d’être efficaces. Sauf que quelque temps plus tard, c’est Sissy qui disparaît et que l’on retrouve morte. Elle aussi a été traquée puis piégée. Mais cette fois-ci, il est évident que ce n’est pas un accident. Un assassin traque ses proies, tel un chasseur puis les tue.

Un roman avec de multiples entrées

Le récit se découpe en chapitres qui s’entrecroisent en donnant la parole à plusieurs narrateurs. L’auteure propose divers angles d’attaques y compris une furtive vision de l’assassin : tous se complètent, ne disent pas forcément la même chose. Comme une rumeur, des inquiétudes se profilent, des hypothèses se faufilent dans l’attente d’une réponse plus solide. Les enfants ne sont pas ignorés.

Boudrée

L’intrigue de Bondrée se situe près du Spider-Lake : le lac aux araignées

Le témoignage d’Andrée qui devient l’amie d’Emma (la fille de Larue ) propose une version moins académique, plus onirique ou imagée. Les deux fillettes intrépides dont les jeux s’inspirent de la forêt et ses habitants – insectes, papillons – observent les adultes, font part de leurs remarques et ne sont pas dupes des silences ou faux fuyants.

« Quand j’avais rejoint mon père, le soleil se levait derrière le chalet, et j’avais prié en fermant les yeux pour que ce soit le soleil d’hier, faites, mon Dieu, faites, mais mon père avait pris trop de rides depuis la veille pour que la montre de Sissy Morgan, qui tictaquait doucement dans ma chambre, se soit arrêtée. »

Le policier, Michaud n’aime pas aller sur les lieux où la mort a rodé, sévi. Cela lui rappelle de mauvais souvenirs, des fantômes qui ne le quittent pas. Il s’acquitte de sa mission avec tristesse, conscient que l’enquête empiétera sur sa vie privée, que sa femme en pâtira. « Il semblait alors à Michaud que Zaza souriait, que dans cette lumière s’épanouissait l’ultime ravissement de la jeune-fille, transgressant la douleur devant l’évocation d’un jour d’été ayant la perfection de la jeunesse. How, Elisabeth ? Why ? Mais le jour demeurait silencieux. » Cette question revient souvent : pourquoi et qui ? Et plus encore avec le deuxième assassinat.

Les états d’âme disséqués

Personne ne sort indemne suite à la mort violente d’adolescentes, encore dans le rêve d’un avenir radieux. Chacun y fait face à sa façon. Ainsi, avant de se livrer à une autopsie, le médecin légiste récite Shakespeare . «  Mais le légiste ne priait pas, il ne priait jamais. […] Il récitait au contraire, une prière païenne exaltant les pouvoirs de la mort et se désolant de la fragilité de la beauté devant elle. How with this rage shall beauty hold a plea/ Whose action is no stronger than a flower?  « Comment la beauté peut-elle se défendre de cette rage/ Elle dont le pouvoir ne dépasse pas celui de la fleur ? »

La richesse du langage – l’anglais qui s’immisce notamment dans les échanges entre Zaza et Sissy, leur langue natale ou dans les pensées de Michaud – des mots québécois portés par Andrée donnent une littéralité exceptionnelle qui fait que l’on se sent heureux de lire ce roman : Bondrée

Ainsi renforcée, l’intrigue avance au plus près des pensées et des ressentis des familles endeuillées, des voisins attristés, des policiers assidus. Le récit s’enrichit de l’’intimité quotidienne dans ce qu’elle a de plus simple, d’anodine – une mère qui cuisine, un père qui raconte des histoires à sa petite Marie, tout ce qui fait l’essentiel d’une vie.

Bondrée d’Andrée A. Miachaud
Editions Rivages/Noir
Published by M.B.

 

 

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