De La perle vers Les raisins de la colère

C’est en rangeant ma bibliothèque, histoire de dépoussiérer les livres – jamais plus d’une fois par an – que je suis tombée sur La perle de John Steinbeck. Je l’avais lue de longues années auparavant. L’histoire m’avait plu. Je replongeais et l’avalais d’une traite. Charmée par cette écriture poétique, s’inspirant d’une légende – Kino, un pêcheur de perle ramène la plus grosse perle jamais dénichée.  C’est le prélude à tous les rêves possibles que peuvent avoir Kino et sa femme Juana pour leur bébé Coyotito. Pour cette pauvre famille indienne, c’est aussi le commencement des déboires ; cette perle attire la convoitise des blancs : médecin, marchands – et de la malédiction. Une fois cette lecture achevée, je décidais de relire Les raisins de la colère du même auteur.

De La perle vers Les raisins de la colère

De la perle vers les raisins de la colèreSteinbeck, décidément a son style. Direct, sans fioritures, au plus près du langage du peuple, de ses préoccupations, de ses craintes, de ses superstitions.  » Comme dit l’autre, ta liberté dépend du fric que t’as pour la payer. » Les dialogues s’accrochent à ceux qui les prononcent, en l’occurrence, les membres d’une famille paysanne ! Les Joad, métayers ne sont donc pas propriétaires de leurs terres. La mécanisation – le début de l’industrialisation de l’agriculture – avec l’arrivée des tracteurs les contraint à quitter leur maison. « Les tracteurs arrivaient sur les routes, pénétraient dans les champs, grands reptiles qui se mouvaient comme des insectes, avec la force incroyable des insectes… Ils ignoraient les côtes et les ravins, les cours d’eau, les haies, les maisons. »

Le jeune Tom Joad, juste sorti de prison, rencontre le révérend Casy puis Muley qui refuse de quitter la terre sur laquelle il est né. Muley leur révèle que la famille de Tom est déjà sur la route de l’exode.  » Il a fallu trois voyages dans la charrette de ton oncle John. Ils ont emporté le fourneau et la pompe et les lits. T’aurais dû les voir ces lits qui s’en allaient avec les gosses, et ta Grand-mère et ton Grand-père assis contre la lampe de chevet, et ton frère Noah qui fumait sa cigarette et crachait par-dessus la ridelle. »

La route de l’exil

Tom, Casy les rejoignent et prennent la route de l’exil vers la Californie là où il y a du boulot si l’on s’en tient à ce que disent des prospectus distribués par centaines. L’histoire on la connaît. Pas besoin de la rappeler. On suit cette famille sur le chemin de l’exode de l’Oklahoma à la Californie. Les déboires succèdent aux déboires. Indécis – continuer, renoncer – tous se demandent si ce que l’on entend est vrai : il n’y aurait pas tant de travail que ça ou alors il impliquerait des salaires de misère ?

Man, la matriarche : le pivot de la famille

La mère – tous l’appellent Man – pivot de la famille ne lâche pas le morceau. C’est elle qui décide, qui ordonne. « La famille unie, c’est tout ce qui nous reste. Comme un troupeau de vaches, quand les loups rodent alentour, restent toutes ensemble. Quand tout le monde est là, tout ce qui vit, je n’ai pas peur, mais je ne veux pas nous voir séparer. » Non seulement, elle nourrit mais c’est elle qui insuffle la force de poursuivre car tout retour en arrière semble impossible. Face aux hésitations et craintes du père, la matriarche s’offusque, impose ses  directives.

Inébranlable, elle devient celle qui résiste, celle qui console, celle qui donne. Bien qu’affaiblie, attristée, blessée dans sa chair – Grand-père et Grand-mère décèdent au cours du périple – le fils Nash refuse de poursuivre plus au sud tandis que Connie, le mari de sa fille Rosasharn enceinte s’enfuie – elle ne dévie pas de sa trajectoire. Dans les pires moments, elle dicte ce que la famille doit faire, choisir le chemin à prendre et réprimande ces deux derniers gamins ou console Rosasharn fragilisée et démotivée.    

Partout la désolation

De La Perle vers Les raisins de la colèreEt pourtant à mesure que le périple se prolonge – dans un monde où les migrants s’entassent le long de l’autostrade et où le travail manque et où la famine guette – la réalité se fait plus amère. « Les maisons étaient abandonnées et à cause de cela, les terres étaient abandonnées. Seuls les hangars à tracteurs, les hangars de tôle ondulée, argentés et étincelants, vivaient dans ce désert. Et c’était une vie de métal, d’essence et d’huile parmi le scintillement des socs d’acier. Les tracteurs avaient leurs phares allumés, car il n’y a ni jour ni nuit pour un tracteur… Et quand un cheval a fini son travail et rentre dans son écurie il reste encore de la vie, de la vitalité. »

Les gens du cru n’apprécient guère ces étrangers les traitent de Ockies. Forts de leur haine, imbus de préjugés, ils leur mènent la vie dure, incendient les camps dans lesquelles ils se réfugient le temps d’une halte ou le temps d’un travail pour engranger quelques dollars. Mais les émigrants s’adaptent à leurs nouvelles conditions. « C’est ainsi qu’ils changeaient leur mode d’existence [… ] De fermiers, ils étaient devenus des émigrants. »

Seul le profit préside

De La Perle vers Les raisins de la colèreSteinbeck déroule son roman en deux partitions : les chapitres consacrés à la vie des Joad alternent avec ceux qui multiplient les perceptions, les descriptions et les analyses plus philosophiques. Ils montrent l’ampleur de l’exode dans ce qu’elle a d’inhumain, d’inexorable, d’universel : c’est tout un système qui est en marche. Le capitalisme, sans état d’âme déploie ses tentacules afin d’asphyxier et d’éliminer ce qui le gène dans sa recherche d’un gain accru. Ce ne sont plus des hommes qui sont propriétaires des terres mais des banques, des sociétés ; alors la commisération n’existe plus.

Seul le profit préside. Steinbeck prophétise : « Craigniez le temps où les grèves s’arrêteront cependant que les grands propriétaires vivront… car chaque petite grève réprimée est la preuve qu’un pas est en train de se faire. Et ceci encore vous pouvez le savoir…craignez le temps où l’Humanité refusera de souffrir, de mourir pour une idée, car cette seule qualité est le fondement de l’homme même, et cette qualité seule est l’homme, distinct dans tout l’univers. »

Ils n’ont pas de besoins

Les Joad, pris dans cette tourmente cherchent du travail désespérément. Quand celui-ci se présente, la multiplicité des demandeurs est telle que les salaires s’effondrent. Même si tous les membres de la famille se mettent au boulot – y compris les enfants – les gains accumulés en une journée ne suffisent pas à les nourrir. Et ceux qui revendiquent un salaire digne sont stigmatisés. Traités de rouges, ils sont repoussés, maltraités voire éliminés physiquement. « L’agriculture devenait une industrie et les propriétaires terriens suivirent inconsciemment l’exemple de la Rome antique. Ils importèrent des esclaves – quoiqu’on ne les nommât pas ainsi : Chinois, Japonais, Mexicains, Philipins. […] Ils n’ont pas de besoins. »

De l’Eldorado à l’enfer

Partis vers un Eldorado, les Joad côtoient l’enfer. Le travail se réduit telle une peau de chagrin. Les enfants, les femmes et les hommes ont faim. La famine rode. Alors que l’abondance explose, les propriétaires détruisent les cultures. « Un million d’affamés ont besoin de fruits, et on arrose de pétrole les montagnes dorées. » Les Joad pourront-ils s’en sortir, rebondir ? Rien n’est moins sûr. Pourtant, des voix s’élèvent qui veulent apporter une autre parole, celle de la solidarité et celle du partage. « Les grandes compagnies ne savaient pas que le fil est mince qui sépare la faim de la colère. »  Sans état d’âme, la colère légitime est sévèrement réprimée, sans pitié aucune. Chacun souhaite conserver son petit privilège : le droit de nourrir sa famille, d’avoir une maigre ressource quoi qu’il en coûte. Face à la misère, l’égoïsme prévaut. Cependant existent quelques récalcitrants – comme le Révérend Casy ou comme Man – qui dans la scène finale donne à ce roman une lueur d’espoir.