Cette nouvelle publiée en auto-édition, Coule le temps est extraite d’un recueil intitulé Solitudes. En effet, la solitude – ce mal contemporain ? – semble inadaptée à l’être humain, sociable par définition. Et pourtant, dans notre société productiviste et individualiste, la solitude s’étend tel un fléau. Or, celui-ci ne touche pas uniquement les personnes âgées mais guette chacun d’entre nous : dans ces moments où l’on se retrouve face à soi-même parce que La vie ne fait pas de cadeau comme le chante Jacques Brel.
Extrait de Coule le temps
« Friponne ma chienne, pardonne-moi de t’avoir abandonnée. Je sais qu’elle t’a fait euthanasier. Elle ne pouvait, prétendait-elle, te prendre dans son appartement, trop petit, disait-elle. Il n’était pas trop petit, seulement elle ne supportait pas qu’on y vive. Pour entrer chez elle, il fallait se déchausser, mettre les pantoufles. Si l’on voulait s’asseoir sur son canapé, de cuir blanc, elle vérifiait qu’on eût le cul propre. Et dans sa cuisine, il n’était pas question de cuisiner : on réchauffait juste les plats surgelés. Ainsi est ma fille, qui ne sait pas ce qu’est la vie, l’amour ou la sympathie. Pardonne-moi Friponne. Clouée sur un lit d’hôpital, souffrant le martyre, je n’ai même pas protesté, tant j’étais accablée, quand elle m’annonça ta mort. Friponne, le temps de la souffrance et de l’exil est fini. Nous allons nous retrouver puisque tu m’as fait signe. Ce sera mon dernier voyage. Puisque tu me le demandes, je viendrai mourir près de toi, dans ces lieux où nous étions heureuses, loin de cet enfer aseptisé. Je mourrai comme meurent les bêtes : seule et sereine et je te rejoindrai ma Friponne, ma chienne, ma fidèle amie. »