Tous les ans, dès que les températures grimpent et que le soleil inonde la campagne, sortent les lézards verts. Ils se plaisent dans les rocailles du Causse. Oh ! ils n’aiment guère être croisés. À peine perçoivent-ils un bruit, une ombre qu’ils décampent en se faufilant furtivement sous les pierres ou sous les branchages. Où passent-ils ? Que font-ils ? Cela restait un mystère jusqu’à l’année dernière. Nous en avons repéré deux : l’un au coloris vert lime et une autre aux couleurs tirant sur l’orangé. Surprise au pied d’une bâtisse en ruine, la femelle lézard réapparaissait quelques jours plus tard dans le potager d’où elle s’extirpait d’une cavité qu’elle avait creusé pour pondre. Enfin on comprenait à quoi servait ce trou au milieu des pastèques qui n’existait pas lorsqu’on les avait repiquées. Ainsi a commencé l’histoire d’un lézard vert : Mojito
La sortie du lézard
Confinement oblige, regarder par la fenêtre devient une distraction, une façon de passer le temps, de tomber sur des spectacles imprévus : la sortie du lézard. Il s’extirpait de sous les tomettes qui dissimulent le couvercle du compteur d’eau. Il hésitait, ne dévoilait qu’une partie de sa carapace squelettique, fripée et ternie dans le noir de l’hibernation. Dès qu’un bruit l’effrayait, il retournait dans sa galerie mais ne tardait pas à tenter une nouvelle escapade. Blotti contre la pierre, il se réchauffait, lézardait, ne bougeait pas sauf s’il se sentait menacé. Cela a duré toute la matinée comme s’il n’était pas pressé ou pesait le pour et le contre. Sans doute faut-il du temps pour que son sang se réchauffe. Dans l’après-midi, il extirpait enfin la totalité de son long corps mais se méfiait de tout. À la moindre vibration ressentie, il faisait demi-tour et se terrait sous la tomette.
Le photographier sans l’apeurer
Comme il ne se doutait pas qu’il était observé depuis l’intérieur de la maison, en laissant la porte ouverte et en étant silencieux, le photographier sans l’apeurer a nécessité de la patience, de la dextérité. Quelques secondes ont suffi pour le surprendre, le temps d’appuyer sur le déclencheur.
Le lendemain, les températures s’emballaient : il paressait, bougeait peu avachi contre la pierre réchauffée – la prenait-il pour une plancha ? – ne laissait percevoir qu’il était en vie qu’aux battements de son cœur qui gonflaient sa peau tendue et ciselée d’écailles. Il se prélassait longtemps, parfois tentait quelques pas, se retournait, vérifiait, guettait. Puis il s’est décidé : il a abandonné son recoin et est parti à la recherche d’une compagne pour vivre non confiné selon le rythme inculqué par la nature depuis des millénaires.
Mojito : un surnom approprié
Aujourd’hui mercredi 8 avril, il n’a pas reparu. Qui sait quand nous pourrons revoir Mojito ? Ah ! oui, nous l’avons baptisé : comme il avait élu domicile dans la rocaille où pousse la menthe verte qui parfume le rhum nous l’avons surnommé Mojito.
Fin mai, les températures ayant baissé, nous avons revu Mojito venir chercher refuge dans son antre de terre cuite. Puis quelques jours plus tard, un jeune lézard s’est enfui de son asile, filant vers le parterre de lys. En fait Mojito est une femelle lézard…
P.S. D’abord pris pour un lézard vert, en fait Mojito est un lézard ocellé. C’est en lisant La saison des mousses que je me suis aperçue de ma méprise. Les lézards verts sont aussi présents sur ce même territoire.

14 avril 2025 : en fin de journée un couple de lézards verts se promène devant la maison. Il profite de la chaleur emmagasinée par les dalles de pierre. Cela faisait plusieurs jours que les températures avoisinaient les 25°. Photographie d’E.G.