L’hiver de la grande solitude

 

Rétrospective littéraire 20232023 m’a fait redécouvrir Ismail Kadaré ! Révélé dans les années quatre-vingt avec Chronique de la ville de pierre, j’avais oublié le bonheur que m’avait procurée cette lecture. Dans  L’hiver de la grande solitude, l’écrivain albanais ancre son propos lors de la prise de distance d’Enver Hodja à l’égard de l’URSS en 1960.

Besnik est témoin de ce revirement. Engagé comme traducteur au sein de la délégation albanaise invitée à Moscou, il assiste à ce saut dans l’inconnu. En effet, son père a contribué à libérer l’Albanie et à chasser les partisans de Mussolini. Besnik, journaliste lettré,  se sent déboussolé. L’Albanie renâcle. Son président, Enver Hodja n’apprécie plus les dictats du grand frère. « Les boutades du camarade Khrouchtchev sur le blé et les peupliers d’Albanie rappellent les remarques d’un seigneur visitant de loin en loin ses domaines. » Qu’en est-il exactement ? S’en suivent des spéculations.

Le blé de la discorde

Rétrospective littéraire 2023Besnik est pris entre deux feux. Un fait anodin – l’URSS ne veut ou ne peut plus livrer de blé à l’Albanie – et s’enchaînent des engrenages de commentaires, d’autres faits plus palpables : puis le pas est franchi. Lors de la grand-messe organisée par l’URSS, vient le schisme tant attendu par le monde occidental mais aussi par certains anciens riches  albanais spoliés qui n’ont pas digéré les choix socialistes. Le bloc de l’Est ne serait-il pas aussi soudé qu’il apparaît ? Depuis Moscou, Besnik vit dans sa chair la rupture entre l’Union Soviétique – matrice essentielle des pays de l’Est face au bloc capitaliste – et les positions d’Enver Hodja décidé à ne pas se laisser fléchir quoique qu’affirment les camarades russes.  «  Le camarade Nikita Khrouchtev n’est pas un seigneur, dit Kozlov. Il est le Premier secrétaire du Comité Central du Parti communiste de l’Union soviétique. »

Double rupture

Traducteur, au cœur d’un conflit, il doit rendre compte des dissensions. L’on ne tarde pas à l’accuser de mal traduire … S’en suit une double rupture politique et privée. Besnik troublé par les évènements qu’il vient de vivre en délaisse sa fiancée qui ne comprend pas. Il en oublie ses promesses de mariage. Besnik se retrouve pris dans le collimateur des commérages, des dénonciations. Lui, ce journaliste habitué à écrire, ne trouve pas les mots pour expliquer ce qu’il ressent, partager ce qu’il a vécu ni avec ses amis, ni avec sa famille. Il reste seul face à un acte imprévu, improbable !

L’hiver de la grande solitude – Ismail Kadaré
Roman traduit de l’albanais par Jusuf Vrioni
Éditions Zulma