2666 est un livre de l’écrivain chilien : Roberto Bolaño. Mais l’histoire ne se déroule pas au Chili. Les personnages vagabondent sur la planète terre : de l’Europe en passant par l’Amérique ou le Mexique. Ce livre se mérite tant par le temps nécessaire pour en arriver à bout, tant que par la complexité des récits et la multiplicité des personnages.
Cinq parties autonomes ou complémentaires
Publié à titre posthume, 2666 de Roberto Bolaño ce roman semble-t-il, était inachevé. Qu’aurait-il été puisque il comporte déjà 1162 pages ? Raconter l’histoire n’est pas simple puisque s’imbriquent cinq parties à la fois autonomes, parfois complémentaires. Toujours est-il que le personnage principal Benno von Archimboldi, est un écrivain mystérieux, prolifique. Son nom bizarre intrigue. Des universitaires spécialistes – archimboldiens et renommés – un français, un espagnol, un italien et une anglaise – tentent d’en percer le secret, de savoir qui se cache derrière ce pseudonyme. Leurs enquêtes les amènent jusqu’à Santa Teresa au Mexique où Benno von Archimboldi s’est rendu.
Pourquoi est-il allé dans cette ville de l’état du Serano ? En effet, elle est surtout connue à cause des centaines de féminicides souvent non résolus qui marquent son histoire. Au fil des années, ceux-ci s’enchaînent ! Les sévices subies par les femmes mais aussi les fillettes sont d’une cruauté immonde.Quel rapport entre ces crimes sadiques et l’écrivain adulé ?
La partie des crimes
Toute la quatrième partie – La partie des crimes – relate ce phénomène monstrueux. Et même si un suspect – Haas – un allemand qui a obtenu la nationalité américaine est arrêté et emprisonné – les féminicides perdurent toujours plus horribles, plus violents. Symboles d’une vision de la femme rabaissée, méprisée – les blagues auxquelles se livrent les policiers : toutes pires les unes que les autres – sont révélatrices de ce mal qui gangrène ce monde patriarcal. Haas révèle même les noms des auteurs sans que personne ne veuille l’entendre. Il accuse des cousins dont le père influant est lié à la mafia et au narcotrafic et en même temps garant de la communauté.
» Je l’ai vu une seule fois, dit Haas. C’était dans une discothèque ou dans un lieu qui ressemblait à une discothèque, mais qui était peut-être un bar avec de la musique trop forte. J’étais avec des amis. Des amis et des clients. Le jeune type était là, assis à une table, avec des gens qu connaissaient certaines des personnes qui m’accompagnaient. A côté de lui, il y avait son cousin, Daniel Uribe.[…]Ils étaient forts et grands, Antonio Uribe plus que son cousin, on voyait bien qu’ils faisaient de la musculation et des haltères et qu’ils prenaient soin de leur corps. »
Des digressions en pagaille
De fil en aiguille, Roberto Bolaño multiplie les allers-retours et autres bifurcations. Telles des poupées gigogne, en pagaille, des digressions s’enchaînent non seulement temporelles mais aussi au cours d’une discussion : une histoire en amène une autre. Quelquefois, elles apportent un début d’explication qui bien souvent laisse insatisfait ou tourne en eau de boudin. Mais en fait, Bolaño écrit comme l’on vit : la rencontre, l’échange, les impressions, le début d’une expérience, la séparation et l’oubli ou l’inachevé : autant de bifurcations dans la vie humaine.
Le vingtième siècle : terrain d’investigation
Quelques personnages, tel l’écrivain traversent le siècle. Si le roman commence dans les années quatre-vingt-dix, il ne s’y confine pas. Commence la digression. Le boiteux – un prussien – revient handicapé de la première guerre mondiale et épouse la borgne. Un fils naît Hans Rieter. ( Cela aurait pu être le début de l’histoire mais c’est sans compter sur la mise en scène de Bolaño.) Au lecteur de faire l’effort de raccrocher les morceaux, de se remémorer et de sourire devant tant d’ingéniosité. Dix ans plus tard, nait Lotte qui adule son grand frère qu’elle voit tel un géant. L’on la retrouve bien plus tard, mariée, mère d’un garçon, pas comme les autres.
Hans Rieter, rebuté par l’école trouve du travail dans un château souvent inhabité. Seuls s’y rendent et rarement en même temps deux cousins la baronne von Zumpe, Hugo Halder qui devient son ami. Hans se plaît dans la bibliothèque : les livres l’attirent. Mais il doit quitter ce travail paisible. Enrôlé au sein des troupes nazies, il se bat d’abord sur le front de la ligne Maginot puis part à l’assaut de la Russie. Comme le hasard fait bien les choses – surtout sous la plume d’un écrivain à l’imagination incessante – il croise la mystérieuse baronne von Zumpe. Que fait-elle là au côté d’officiers nazis dans un château tout droit sorti des anales de Dracula ?
Un puits de connaissance
Il faut attendre la cinquième partie – La partie d’Archimboldi – pour entrevoir un début de réponse et comprendre que… tout vient pour qui sait prendre le temps de la lecture, accepter des pages qui se répètent, qui lassent ou laissent désabusé. Mais le résultat est là : passionnant, enrichissant car au cours de ce millier de pages, Bolaño parcourt le temps, l’espace : l’Europe, la Russie soviétique et enfin le nord du Mexique. Se dévoile sa richesse littéraire, philosophique confrontée ou confortée par la peinture, la musique ou les voyages.
Des personnages annexes : autant de pierres à l’édifice
Ses personnages annexes, jamais anodins sont autant de pierres à son édifice. Ils le consolident, le confortent. Florita Almada apparaît dans une émission télévisée. Qualifiée de voyante, on fait appel à elle non pour élucider les crimes – des dizaines de policiers n’y arrivent pas mais pour avoir son point de vue. Ce n’est pas une jeune première. Elle a soixante-dix ans. Elle a appris à lire à vingt ans grâce aux enfants dont elle s’occupait. Son mari, maquignon lui ramène des livres. » Une fois, il était arrivé avec vingt kilos de livres. Et elle n’en avait pas laissé un de côté sans l’avoir lu, et de tous les livres, sans exception, elle avait tiré un enseignement. »
La connaissance s’acquiert de multiples façons. Comme Florita Almada – à contrario des universitaires – Archimboldi est un autodidacte qui a fortifié son savoir par un parcours en dehors des clous : le premier livre lu, les notes manuscrites d’Anski, la guerre, les voyages, les échanges : tout cela sans hiérarchie. Par chance, un éditeur passionné, M. Bubis qui n’est pas à la recherche de la notoriété ou de la richesse publie son premier ouvrage. Le succès est limité : trois cent exemplaires. Mais Bubis ne déclare par forfait. Il croit en cet écrivain. Le temps lui donnera raison.
Une œuvre réversible comme les peintures d’Archimboldo
Le chiffre 2666 ne s’explique pas : il ne correspond pas au nombre de féminicides, il ne fait pas référence à une année future. Par contre la construction narrative s’inspire de la paréidolie : la manière de peindre d’un peintre italien du XXVI ième siècle : Archimboldo. Ce dernier réalise des tableaux réversibles à double entrée qui se contemplent aussi bien d’en haut en bas que de bas en haut.
L’écriture de Bolaño porte cette empreinte. On est rarement dans la certitude, juste dans l’approche, le souvenir, la recherche du mot juste. » De quoi avait peur Ivanov ? se demandait Ansky dans ses carnets. Pas du danger physique, car en tant qu’ancien bolchevique, il avait été souvent sur le point d’être arrêté, emprisonné, déporté, et même on ne pouvait pas dire de lui que c’était un type courageux, on ne pouvait pas non plus affirmer, sans mentir que c’était quelqu’un de lâche et sans tripes. La peur d’Ivanov était de nature littéraire. »
La crainte de l’écrivain : être habité par l’apparence
« C’est-à-dire que sa peur était la peur dont souffre la plus grande partie de ces citoyens qui décident un beau (ou un sale jour) de transformer l’exercice des lettres, et surtout l’exercice de la fiction en partie intégrante de leurs vies. Peur d’être mauvais. Peur aussi de ne pas être reconnus. […] Des peurs irrationnelles, pensait Ansky, surtout si les peureux contrebalancent leur peur avec des apparences. Ce qui revenait à dire que le paradis des bons écrivains, d’après les mauvais, était habité par les apparences. Et que la qualité (ou l’excellence) d’une œuvre tournait autour d’une apparence. «
Un réquisitoire sans faille
Ce livre dépeint l’enfer avec autant de précisions que l’a fait Dante. L’être humain brille rarement par sa générosité ou son intelligence. Que ce soit à travers la guerre – deux conflits mondiaux marquent le vingtième siècle – que ce soit dans des comportements individuels – la question des féminicides, Bolano dépeint des hommes sans âme, sans empathie. A la recherche du pouvoir, du plaisir, de la richesse, l’asservissement de la femme, la mort du prochain font partie intégrante du parcours.
L’homme finit par tout pourrir. » Il parle des jeunes juifs russes qui ont fait la révolution et qui maintenant (ceci est probablement écrit en 1939) sont en train de tomber comme des mouches […] Il mentionne des noms […] Ensuite quelques pages plus loin, il les mentionne à nouveau. Comme si lui-même craignait de les oublier. Des noms, des noms, des noms. Ceux qui avaient fait la révolution, ceux qui allaient tomber dévorés par cette même révolution, qui n’était pas la même mais une autre, non pas le rêve mais le cauchemar qui se cache derrière les paupières du rêve. »
2666 de Roberto Bolaño
Traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio
Éditions de l’Olivier
