Tout n’est pas perdu

Ce roman policier, Tout n’est pas perdu de Wendy Walker interpelle. Pourtant, l’intrigue paraît simple. Le lecteur assiste au crime : le viol de Jenny Kramer, seize ans. Elle s’en sort mais son agresseur l’a mutilée. Elle est traumatisée. «Cette enfant parfaite, son corps profané, violé. Sa vertu volée. Son élan brisé. J’ai l’air mélodramatique. Cliché. Mais cet homme s’est introduit dans son corps avec une telle violence qu’elle a dû être opérée. Pensez-y. » Reste à trouver qui a fait ça, qui dans cette ville tranquille, Fairview dans le Connecticut s’est comporté d’une manière aussi brutale. Celui qui narre n’est pas un policier mais Alan Forrester, le psychiatre qui aide Jenny à se remémorer ce moment douloureux, destructeur.

Le psychiatre mène l’enquête

Alan Forrester ne doute pas de ses capacités conforté par une longue expérience professionnelle. « Durant mes vingt-deux années de pratique, j’ai reçu de nombreuses récompenses et distinctions, mais je ne me réfugie pas dans le certificat de papier.»

Ce thérapeute pratique une double approche : à l’aide de médicaments – afin de soulager dans l’immédiat et à l’aide de psychothérapie individuelle ou en groupe – pour retrouver l’estime de soi, aller au fond des choses. «J’entends aider, car tel est l’objectif à atteindre – aider un être humain à échapper à la douleur que lui inflige son propre esprit. » Il ne croit pas que l’éradication par traitement médical du moment traumatique soit la bonne approche.

Un médicament miracle

Tout n'est pas perduEt pourtant, comme un médicament miracle ce choix se répand dans la pratique médicale. L’auteure précise que dans le traitement des Troubles de Stress Post-Traumatique (TSPT) les progrès opérés en matière de connaissance du cerveau permettent de nouvelles possibilités. La morphine contribue à améliorer la vie des patients atteints – souvent des militaires. « En 2010, un article a été rédigé pour confirmer les bénéfices de la morphine chez les enfants souffrant de brulures. Celle-ci en combinaison avec d’autres médicaments, est utilisée depuis des années pour traiter les soldats au front, et les médecins ont observé que de fortes doses administrées immédiatement après un traumatisme peuvent réduire de façon significative le TSPT chez les blessés. »

Jenny doit-elle recevoir ce traitement qui effacera toute trace, tout souvenir du crime dont elle a été victime comme s’il ne s’était rien passé ? Pour sa mère, Charlotte – c’est elle qui porte la culotte dans le couple – c’est la solution idéale. Sa fille n’aura pas de séquelle. Son père, Tom hésite mais plie face à la conviction trempée de sa femme. Tout semble indiquer que le traitement fonctionne. Jenny ne se souvient plus.

Une triple thérapie

Cependant, Jenny tout comme Sean Logan – un ancien soldat seul rescapé d’une embuscade en Irak – ressentent un vide. Le corps continue de souffrir. Quelque-chose ne fonctionne plus. Comme on dit : Jenny n’est pas bien dans sa peau. Plus rien ne l’intéresse. Elle ne récupère pas le désir de vivre. Désespérée elle fait une tentative de suicide.

Sauvée in extrémis par sa mère – alors qu’elle est en plein ébats amoureux avec son amant, elle aperçoit du sang qui coule – cette dernière, intelligente comprend qu’elle a eu tort quant au choix initial. Avec son mari Tom, ils font appel à Alan Forrester dont la réputation n’est plus à faire pour aider leur fille. Commence une triple thérapie : celle de Tom, celle de Charlotte et celle de Jenny. L’histoire s’enrichit de chaque témoignage rapporté en italique dans le texte par Alan Forrester qui raconte à travers les témoignages de ses malades et ses propres analyses ou remarques.

Une trame se tisse : chacun apporte sa pierre à l’édifice d’une enquête qui s’embourbe. L’enquêteur principal semble dépassé. Il n’a aucun indice. Seul le témoignage d’un adolescent qui a remarqué une voiture ouvre une piste. Elle est vite écartée. Se pose la question : le violeur peut-il être retrouvé sans l’aide de Jenny, la seule à pouvoir le décrire – partiellement – car il portait une cagoule. Avec l’émergence des premières réminiscences – basées sur l’odorat – une hypothèse surgit.

Une narration en dents de scie

La narration en dents de scie, parfois perturbante, par le psychiatre sème le trouble. C’est lui qui choisit de faire intervenir d’autres malades afin d’étayer son récit, d’argumenter ses propos. Sa logique non linéaire n’est pas forcément proche de la démarche du lecteur. Que vient faire ici cette personne ? Pourquoi ? Est-on tenté de penser. Le trouble, les doutes s’immiscent. À qui faire confiance ?

Ce psychiatre qui mène la danse à son rythme : est-il bien honnête ? Quelles sont ses motivations ou arrière-pensées ? Ses certitudes, ses  affirmations parfois agacent. « Vous me prendrez peut-être pour un vantard, mais j’ai réussi à aider chacun de mes patients à une exception près. » Vient le moment de bascule. Alors que la thérapie que suit Jenny commence à porter ses fruits, le docteur Alan Forrester n’est-il pas en train de piper les dés prêt à faire émerger de faux souvenirs afin de préserver sa famille ? 

Jusqu’où laisser aller le progrès ?

Outre une histoire superbement imbriquée, ce roman policier déborde sur des questions contemporaines, philosophiques. Les progrès de la médecine permettent d’éradiquer un traumatisme de la mémoire. Vaut-il mieux l’oublier, comme si de rien n’était, ou faut-il l’assumer pour mieux l’accepter, guérir et aller de l’avant ?  Jusqu’à quel point un psychiatre est-il objectif ? Comment vérifier la véracité d’un souvenir ? Qui manipule qui ? Dans quel but ? Jusqu’à quel point un psychiatre aussi brillant et professionnel soit-il peut-il être impartial et faire fi de son éducation, de sa culture, de son vécu ? Toutes ces questions augmentent la dramaturgie du roman, créent un suspens, d’autant que la vie de chaque personnage n’est pas aussi simple qu’il paraît. C’est l’intérêt de la thérapie dispensée qui oblige à aller au fond des choses, jusqu’aux années de l’enfance – rechercher la clé de l’énigme de certains comportements ou idées reçues de soi-même. En ce sens, dans Tout n’est pas perdu,  Wendy Walker réalise une prouesse. Plusieurs enquêtes se superposent, s’entrecroisent jusqu’à l’émergence d’une vérité acceptable et en un sens libératrice.

Tout n’est pas perdu de Wendy Walker.
Traduit de l’anglais (États-Unis)
Éditions Sonatine – Pocket
Published by M.B.

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