La saison des mousses

La saison des mousses

Comment certains livres s’approchent de notre vie dans sa quotidienneté et l’illuminent lors d’une grise journée d’hiver ? C’est ce que j’ai ressenti en parcourant La saison des Mousses., écrit par Fabienne Raphoz. Il y a d’abord la proximité géographique : un coin du Quercy – Le Colombier : un lieu-dit qui raisonne familier. Et puis il y a une certaine idée de la vie non pas basée sur des relations mercantiles ou futiles mais sur les rencontres avec des habitants oubliés ou ignorés : non pas des humains mais les autres, tous les autres et cette sensation de déjà vécue, déjà observée ; le sentiment de la même exaltation devant l’éphémère qui pourtant se répète depuis des millénaires.

Le territoire des animaux

« Un geai vient d’atterrir sur la branche du frêne. Il se met à fourrager vigoureusement l’écorce à la jonction de la branche et du tronc. » Ce n’est pas moi qui écrit et pourtant c’est ce que j’aurai pu écrire. En ces matinées glaciales aux alentours de Noël, ils sont trois à se relayer, à picorer avides et méfiants dans la mangeoire disposée sous le tilleul dégarni. Au début du printemps, ils étaient deux à vouloir installer leur nid, dans les branchages enchevêtrés du frêne.

Quelquefois, ce sont les pies qui empiètent sur cet espace convoité par les sittelles, les pinsons, les mésanges, les rouges-gorges ou les troglodytes mignons. Quelle banalité et pourtant quel réconfort. Car ce lieu de vie c’est aussi le territoire des animaux. Nous le  partageons. Mon voisin, non sans ironie les appelait les locataires !

De la toile d’araignée aux papillons

La saison des moussesAinsi tout au long de l’année, comme le dépeint Fabienne Raphoz, se succèdent les hôtes du Quercy. « Ce soir-là, j’ai remarqué de nombreuses toiles construites comme des tentes, la soie accrochée à des tiges de Bromes érigés servant d’armature, courbées en l’occurrence par le tissage… » La description précise, imagée se poursuit : il s’agit de la création de la Pisaure admirable « l’unique espèce de ce genre est parfois nommée araignée à pouponnière par les Anglais. » précise l’auteure.

La nature aide à vivre. La nature suscite l’espoir, engendre la paix de l’âme. La satisfaction de ne pas vivre vainement. De contempler, puis de s’émerveiller, d’être surpris, de mesurer une ignorance que l’on peut surmonter. Les livres sont là pour ça. « Un Vulcain ! Dans cette fin de janvier, exceptionnellement froide […] , le surgissement d’un papillon noir et rouge orné de taches blanches, en plein midi, dans ce petit bois moussu où tout ce qui vit est encore planqué et silencieux [… ] a quelque chose de merveilleux, de surnaturel,  même. »

Il ne s’agit pas que d’une observation anecdotique. Quelque-part, elle transcrit les phénomènes que fait naître le dérèglement climatique, qui impacte même des zones protégées. Ma façon de jardiner doit en tenir compte. Les papillons, quant à eux, profitent du moindre rayon de soleil pour surprendre. Fin décembre, l’un d’entre eux voletait entre les buis. C’est plutôt rare. J’ignore si c’était un Vulcain mes connaissances ne me permettant pas de l’identifier. Mais j’aime à savoir que je ne suis pas la seule à être sensible à ces petits riens.

Les libellules

La saison des moussesPrès de nous, d’autres microcosmes survivent, évoluent, se pérennisent. Instinct et adaptation : deux points forts ! Ainsi en est-il des libellules observées cet été près du bassin érigé à la place d’une ancienne aire de battage. Elles n’ont pas tardé à l’investir. Et leurs manèges surprenant m’a intriguée. Elles s’accouplaient. Fabienne Raphoz a pris le temps de les observer pour mieux décrire leur comportement énigmatique. « Mais quelques minutes à peine après l’évènement aussi furtif que violent, c’est la femelle qui revient et se met à battre l’eau de la pointe de son abdomen courbé en arc de cercle, dans une cadence aussi frénétique que régulière : est –elle en train de pondre ? »

Ce livre La saison des mousses conçu comme un voyage autour de la nature cyclique a un parfum de poésie. Une fois la dernière page refermée, les mots chantent encore dans la tête. Descriptions, explications, références scientifiques ou littéraires s’enchaînent, se complètent. Enfin émergent des pensées qui font chaud au cœur. « En novembre dernier, en revenant dans ce petit village de 200 habitants, dans le Lot où donc j’habite pour le moment, je n’ai plus reconnu les chemins bordés de murets de pierres sèches : en moins d’une semaine toutes les haies alentour avaient été broyées, plus que taillées, jusqu’au ras du sol. » Malheureusement, c’est une réalité qui chaque année se répète. Le taillage des haies sous couvert de sécurité et d’entretien se décline en hachage, carnage des végétaux. En effet, cela fait mal au cœur de voir cornouillers, ronciers, buissons noirs dévastés. Ne pourrait-on pas mieux les traiter, moins les abîmer : oublier la machine, utiliser la main de l’homme ? Pourquoi toujours uniformiser ?

La saison des mousses de Fabienne Raphoz
Biophilia Éditions Conti

Sur un sujet analogue : Une année à la campagne de Sue Hubbell

Published by M.B.

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