Premier tome d’une œuvre magistrale, Le monde des hommes est un chef d’œuvre. Pramoedya Ananta Toer, auteur Indonésien incarcéré pour raisons politiques, l’a d’abord raconté à ses codétenus de la prison de Buru en 1973 avant de l’écrire en 1975.
L’histoire commence en 1898 en Indonésie, colonie néerlandaise depuis trois siècles. Le narrateur s’appelle Minke : ce n’est ni son prénom, ni son nom mais un sobriquet dérivé de Monkey – singe – en français dont l’a affublé un colon. Une plaisanterie toujours en cours aujourd’hui : c’est dire le manque d’imagination et d’intelligence de ceux qui profèrent l’insulte. Le jeune indigène l’a adopté comme la revendication de ses origines mais aussi parce que cette anecdote révèle à quel point les colons méprisent les autochtones. Considéré comme les derniers des derniers dans un pays où l’existence de castes ancestrales accentue la servilité et exacerbe les relations maîtres-dominants et subalternes-dominés, ils n’ont droit qu’au mépris. Âgé de dix-huit ans, Minke vient d’entrer à l’HBS (Hogere Burger School) à Surabaya. Pour cet Indonésien, être inscrit dans une école de langue néerlandaise est une prouesse. « Certes, je n’étais pas peu fier. » Intelligent, conscient d’être un privilégié – du moins en ce qui concerne l’acquisition des connaissances Minke se demande : « Ces connaissances scientifiques, dont je constatais les applications dans mon quotidien, me rendaient très différent de la grande majorité de mes concitoyens. Allaient-elles à l’encontre de mon identité javanaise, mais c’est un jeune javanais éduqué à l’européenne qui, de l’intérieur me poussait à écrire. » Cette question transcende la trame du livre. Et cette double référence – culture indigène et culture européenne – fait-elle la force de Minke ou au contraire l’éloigne-t-elle à jamais de ses racines ? Il joue avec cette bivalence. « La science engendrait toujours plus de miracles au point de faire honte aux légendes de mes ancêtres » Si le jeune Minke se questionne, l’auteur, Pramoedya Ananta Toer en a fait l’une des richesses et des originalités de son récit. Quelquefois l’on s’enrichit contre son gré. Minke qui écrit avec talent n’utilise pas sa langue natale mais celle des colons. Certains de ses proches lui reprochent de délaisser son dialecte et ainsi de priver de nombreux lecteurs de ses analyses, réflexions ou récits. Sa mère l’encourage : « pourquoi n’écris-tu pas dans la langue de tes ancêtres ? » C’est aussi ce qu’affirme Nyai, personnage féminin au caractère bien trempé qui ne se prive pas d’analyses parfois acerbes : « tes articles ont la délicatesse timide d’une jeune fille-modèle enfermée au convent. »
Lucidité féminine, prélude de l’émancipation
Comme la mère de Minke, qu’il surnomme affectueusement Buanba – maman en indonésien – les femmes dans les récits de Pramoedya Ananta Toer apportent sagesse, humanité et générosité et sont souvent bien plus lucides que les hommes. Ce n’est pas anodin. Dans ce pays de confession musulmane, elles subissent plutôt qu’elles ne décident. Fillette mariée dès l’âge de la puberté, polygamie répandue sont les conditions ancestrales dont le sexe féminin hérite.
Cette thématique dramatique et traumatique fait l’objet d’un autre roman de Promoedya Ananta Toer Gadis Pantai : La fille du rivage. Dans ce roman, la fillette ne devient pas la concubine d’un colon mais un notable Indonésien. Son sort n’est guère plus enviable. Éduqué, intelligent, Minke refuse maintes traditions ancestrales. « Jamais au grand jamais, je ne permettrai à mes descendants de subir pareils avilissements. » Dans ce système de castes, les plus humbles s’humilient face aux nobles, appelés raden : un titre aristocratique. Obligé de se prosterner devant son père : « portant mon indignation comme un escargot sa coquille », Minke le dépeint comme un roitelet et emploie pour la première fois l’expression : « c’est le monde des hommes. » Un monde des hommes dont il ne veut plus. « Je veux simplement devenir un homme libre qui n’obéit ni ne donne d’ordres à personne » explique Minke à sa mère. Il critique le protocole auquel tout le monde se plie, évoque sa stupidité. Et suite à la promotion de son père, Minke reçoit plein de lettres car on veut en faire le beau-frère ou le gendre, ce qui ne le réjouit pas bien au contraire. « Ce coin de grisaille, le monde des hommes. » Il refuse aussi la polygamie et admire sa grand-mère qui dit : « tout homme qui prend plus d’une femme est déloyal ou le devient même à son insu. » Sanikem, devenu Nyai Ontosoroh incarne cette absence de droits des femmes tout en démontrant qu’il n’est pas inéluctable. Nyai veut dire concubine : c’est ainsi qu’elle se définit. C’est son titre. Elle ne le rejette pas et n’en ignore pas toute la cruauté qu’il a impliquée, implique et impliquera. Née dans la région de Sidoarjo, vendue vingt-cinq florins à quatorze ans par son père qui voulait accéder au poste de trésorier-payeur tandis que sa mère laissait faire, elle ne pardonne pas : « De ce jour, j’ai perdu tout respect et toute estime envers mon père et envers quiconque vend son enfant quels que soient ses motifs … Il m’a vendu comme une pouliche. »
Elle n’a que trente ans lorsque Minke fait sa connaissance. Elle a cependant un fils Robert et une fille Annelies du même âge que Minke. Il se sent ensorceler par cette belle femme et a l’impression de subir un sort : « une indigène, concubine de surcroît qui connaissait le nom d’une reine d’ Égypte … Où trouvait-on une femme semblable à celle-ci ? … C’était une reine au pouvoir de sorcière. » Sanikem a su se cultiver, s’enrichir et s’émanciper. Elle parle néerlandais. Elle dirige une entreprise agricole de laiterie Boerderij Buitenzorg – ferme de 180 hectares où elle importe des vaches d’Australie et chose inédite dans ce pays, Sanikem emploie des femmes. C’est elle qui enrichit son mari, fait vivre les siens. Sanikem sait qu’elle n’a aucun droit légitime – pas même sur ses enfants – et qu’Herman Mellena, son mari peut la répudier quand il voudra. Parlant des colons, lucide elle constate : « ils ont la peau blanche mais le cœur noir de haine … Rappelle-toi bien, Minke, l’Europe avale les indigènes après les avoir mâchés sadiquement … ». Même si elle habite un palace, elle travaille dur, économise pour un jour être libre puisque pour elle rien n’est acquis. Sans anticiper la suite de l’intrigue, sa vie ne pèse pas lourd aux yeux de ceux qui se croient les élus de Dieux.
Être métis : une filiation pas toujours acceptée
De ces concubinages forcés naissent des enfants métis d’un père Hollandais et d’une mère Indigène. Ce sont des êtres à part, tiraillés entre deux racines, tourmentés parfois. Ainsi Robert, le fils aîné de Sanikem rejette sa mère et à l’image de son père sombre dans une vie de débauche. Il en va de même pour Robert Suurhof, créole qui vit mal sa condition. Amoureux éconduit d’Annelies, il colporte des ragots sur Minke pour le discréditer et jaloux n’hésite pas à lui nuire. On se demande jusqu’où il est capable d’aller guidé par la haine et le mépris des indigènes. Minke s’en rend compte : « Robert l’avait amené avec lui comme les Européennes se promènent avec un singe pour faire valoir leur beauté. » Par contre Annelies ne renie pas ses origines indigènes même si cette filiation de fille de concubine et de colon l’isole. « Ma mère est indigène » confie-t-elle à Minke dont elle tombe amoureuse. Lorsque le conflit éclate malgré sa fragilité, elle prend le parti de sa mère. En effet son père, Herman Mellena a été marié en Hollande et a eu un fils Maurits qui veut dépouiller Sanikem et ses enfants. Ingénieur et gradé, il se comporte pas comme une brute grossière. Il méprise l’indigène qu’est la femme de son père, ne voit pas en elle un être humain. « Il reste qu’elle n’est pas chrétienne, c’est une impie » dit-il à son père et d’ajouter « vous avez mêlé du sang chrétien d’Europe à du sang païen indigène, de femme de couleur un péché impardonnable. »
Des colonisateurs impitoyables
Ce livre ne dépeint pas la situation Indonésienne en deux couleurs : noir et blanc, ne joue pas sur la dichotomie bon et méchant. Il montre le monde des hommes tel qu’il est : avec des hommes parfois bons, héroïques même, d’autrefois vils, cupides, inhumains. Ainsi Herman Mellena qui a fait de Sanikem sa concubine a aussi veillé à l’éduquer comme une Européenne. Atteint de folie – suite à un choc qui contribue à faire rebondir l’intrigue – lors de la première visite de Minke, il l’insulte : « qui t’a donné la permission d’entrer ici, espèce de singe ». Au lieu de s’abaisser Sanikem rabroue son mari, le chasse et explique à Minke « Ce n’est qu’un déchet. … Il est incapable de distinguer le bien du mal » Elle sous-entend qu’il n’a pas toujours été ainsi même si elle reconnaît ne l’avoir jamais aimé. Lucide, au-delà de son propre destin, elle réfléchit, analyse les conséquences du colonialisme. « Les Européens sont libres d’acheter des femmes indigènes… N’est-ce pas la richesse et la puissance qui font toute la différence ? … Qui a fait de moi une concubine ? … ces messieurs venus d’Europe devenus les maitres » Car à l’image de Maurits Mellena, les colons impitoyables n’ont qu’une ambition : s’emparer des richesses des Indonésiens, s’accaparer de leurs terres et ainsi dépouiller les paysans de leur outil de travail, les exploiter comme ouvriers agricoles sous-payés. La résistance existe. Minke le découvre grâce à son ami Jean Marais, artiste peintre de nationalité française qui apparaît tel un philosophe du siècle des lumières. « La vie peut nous apporter à qui s’ouvre avec curiosité à la connaissance » explique-t-il lors des discussions qu’il entretient avec Minke. Afin de survivre, Jean Marais s’est engagé dans l’armée Néerlandaise alors en guerre contre les populations indigènes de la région d’Aceh qui refusaient le vol de leurs terres : cette guerre a duré vingt-sept ans. Jean Marais en raconte l’horreur – villages anéantis, enfants assassinés, femmes violées, maisons pillées puis brûlées. Il confie à Minke : « une honte… c’est une torture pour ma conscience. » En même temps il rend hommage au courage de ces femmes et ces hommes qui ne se soumettent pas. Sanikem surenchérit : « En fait, c’est la même chose dans toutes les colonies d’Asie, d’Afrique, d’Amérique, d’Australie. Tout ce qui n’est pas Européen, et plus particulièrement ce qui ne participe pas du système colonial, est piétiné, raillé, rabaissé pour faire étalage de la suprématie de l’Europe coloniale dans tous les domaines… Les Néerlandais mangent et boivent les ressources de la terre javanaise. »
Comme la vie est belle quand on n’est pas obligé de s’humilier
Jean Marais a vécu dans sa chair ces atrocités. Il a perdu une jambe. Il a une fille May – franco acihnaise – qui n’a pas connu sa mère. Peinte en femme martyrisée, emprisonnée, Jean Marais conte son histoire à Minke. Cette femme est la mère de May. Faite captive par l’armée néerlandaise, elle s’éprend de Jean Marais, se retrouve enceinte mais elle est tuée par son frère qui considère qu’elle a été infidèle aux siens. Dans l’Indonésie de culte musulman et aux traditions coercitives, les femmes n’ont pas de droits même quand elles s’engagent dans le combat contre l’envahisseur. Ces comportements malheureusement n’ont pas été éradiqués. Combien de femmes aujourd’hui encore sont bafouées, méprisées même si dans ce contexte précis, l’état de guerre explique l’état de cruauté ? Loin d’être démodé, ce livre dépeint hélas une condition des femmes qui n’a guère évolué en dépit d’un accès à l’éducation qui peut cesser le jour où la gamine a ses règles puisque la tradition veut que cela arrive dans la maison de son mari dont la définition javanaise est celle-ci : « un homme, un guide, un dieu. » Au contraire Sanikem déclare : « Comme la vie est belle quand on n’est pas obligé de s’humilier devant autrui… parfois dans la vie, il faut prendre position. » Minke et ses amis s’interrogent sur la manière dont un peuple asservi peut recouvrer sa liberté, s’émanciper. Tous les Hollandais ne partagent pas les visées expansionnistes de leurs dirigeants et n’acceptent pas les crimes et les dépouillements qu’elles impliquent. La philosophie des lumières a dépassé les frontières françaises. Minke a des amis Hollandais : Herbert Delacroix et ses deux filles Myriam et Sarah avec lesquelles il entretient une correspondance après qu’elles ont quitté l’Indonésie. Conscientes de l’injustice de la colonisation, elles encouragent Minke à se révolter et relaient la pensée de leur père : « ce sont aux indigènes eux-mêmes d’agir à présent pour leur pays ». Herbert Delacroix voit en Minke quelqu’un de capable de tenir le rôle d’éveilleur des consciences car s’il est « javanais, il est affranchi de la servilité qui caractérise la mentalité javanaise.»
Hommage à la littérature et au siècle des lumières
Autre femme exceptionnelle : Magda Peteers, la professeur de littérature de Minke. C’est aussi l’occasion pour l’auteur de rendre hommage à la littérature : « sans amour de la littérature, vous ne serez jamais que des animaux savants » dit-elle à ses élèves. Elle dénonce aussi le système colonial : « un système destiné à consolider la domination d’une nation sur les pays qu’elle occupe et les populations qu’elle a soumises.» Comme certains professeurs que nous avons eus, cette femme joue un rôle dans l’éveil des consciences en organisant des débats afin de faire réfléchir. Elle ne se gêne pas non plus pour remettre les choses à leur place. Prenant l’exemple de Minke qui n’a pas de nom, elle explique que « le fait de porter un nom de famille est un simple usage. Avant que Napoléon Bonarparte… pas un seul de nos ancêtres n’avait de nom de famille ». Elle n’admet pas le racisme et précise que « du sang asiatique ou africain coule dans les veines des européens. » qu’une part de la science européenne vient d’Asie. Elle cite le 0. Parlant de Nyai Magda Peteers dit : « elle ose dire ce qu’elle pense. » « Elle ressemble à une météorite qui suit sa trajectoire à travers l’espace sans limite. » Considérée comme radicale fanatique car elle veut rendre les Indes aux indépendantistes, Magda Peters risque d’être renvoyée en Europe. Nijman, directeur du journal auquel Minke collabore le met en garde. « un individu qui rejoindrait ce mouvement serait emprisonné à vie. » Mais c’est une autre histoire : objet du dernier tome de cette trilogie exceptionnelle.
Le monde des hommes est paru aux éditions Zulma qui a aussi publié les deux tomes suivants dont la lecture est tout aussi exaltante, passionnante et enrichissante.
Enfants de toutes les nations
Une empreinte sur la terre