Brothers

Brothers de Yu Hua : un culot monstre

Ce pavé de mille pages ne lasse à aucun moment. Et lorsque pour le plaisir, l’on relit certains extraits, l’on éprouve la même jubilation. Yu Hua prend le temps de conter avec force détails l’histoire de deux frères nés dans la Chine révolutionnaire qui achèvent leur destinée dans une Chine ayant ouvert avec succès son économie au capitalisme. Brothers de Yu HuaBien des événements parfois rocambolesques, parfois poignants parsèment ces décennies que l’on parcourt à travers le quotidien de Li Guang et de Song Gang. Entourés d’une flopée de personnages hauts en couleur, l’on se délecte à les côtoyer au fil des années qui passent. À la fois filous et opportunistes, ils s’adaptent à l’idéologie dominante ou au monde nouveau qui s’élabore  tout en conservant leurs caractères bien trempés, leurs défauts ou leurs qualités. Car l’on reconnaîtra à Yu Hua le talent de la dualité, de dépeindre dans les tonalités les mieux appropriées, quelquefois les plus extravagantes les êtres humains. « À l’époque, Tong le forgeron n’avait qu’une vingtaine d’années, et il n’avait pas encore épousé la femme au gros derrière. Râblé et musclé, il tenait les pinces dans sa main gauche et brandissait un marteau de la main droite, et, tout en battant le fer, il gardait un œil sur Li Guangtou. » Ces personnages secondaires rendent compte du rythme  de la vie au sein d’un bourg et sont l’arrière-plan qui confère véracité à ce récit. Caricaturés, l’auteur use de quolibets pour les dépeindre et rappeler – comme un refrain dans une chanson – leurs traits. On les voit vieillir, rire, pleurer, se moquer, s’apitoyer, s’appauvrir ou s’enrichir.

L’entrée en matière stupéfie par sa crudité et vaut son pesant d’or.

Édifié par le récit de Dai Sijie, Balzac et la petite tailleuse chinoise,  l’on n’ignore plus que les latrines ont occupé une place centrale dans la Chine révolutionnaire, ce qui est aussi le cas dans Brothers. Yu Hua leur attribue un rôle stratégique au cœur d’une réalité inconcevable sous notre latitude même si ceux ou celles qui sont né(e)s avant les années soixante-dix dans la campagne française ont pu engranger quelques souvenirs semblables. Publiques, elles favorisent rencontres, échanges, engueulades, tricheries et permissivités. Li Guangtou (sobriquet qui signifie Li la boule à zéro) ne tarde pas à l’apprendre. Plutôt entêté et roublard, il n’apparaît pas de prime abord comme quelqu’un de sympathique. Dès les premières lignes, le narrateur avertit. « Du temps où elle était de ce monde, la mère de Li Guangtou le lui répétait souvent :  » tel père, tel fils  » …  » tel père, tel fils « , répétait à l’envi tout le bourg, en riant à gorge déployée. Cette devise était devenue chez nous aussi banale que les feuilles sur un arbre. » Le diapason est donné à la fois drôle et philosophique. Ni bon ni méchant, simplement humain, Li Guangtou laisse perplexe. Que dissimule ce caractère audacieux ? Prêt à tout pour s’en sortir ? On sait qu’il est devenu l’homme le plus riche du bourg des Liu et qu’il est sur le point de « dépenser vingt millions de dollars rien que pour s’acquitter le droit d’aller faire du tourisme dans l’espace à bord d’un vaisseau Soyouz ». Avant d’en arriver là, Li Guangtou a vécu des moments terribles en proie à la faim – n’ayant rien d’autre à manger que sa salive – et à la solitude. Ainsi, il s’ennuie tellement qu’il fait un tour dans la rue alors qu’il n’ignore pas qu’on va le passer à tabac. Mais il sait faire preuve de débrouillardise, de ruse,  voire de sagesse. « Il avait bientôt quinze ans et il savait à présent comment sont les hommes. » D’une situation qui aurait pu lui paraître humiliante ou l’amener à ressentir de la honte comme sa mère, Li Lan en éprouve, Li Guangtou en tire profit. « C’est au crépuscule seulement que la mère de Li Guangtou fit son apparition à l’entrée du commissariat. Elle n’était pas venue plus tôt de crainte d’être montrée du doigt dans la rue. » Li Guangtou a un sens des affaires inné. Contre certaines descriptions anatomiques de Lin Hong, la plus belle jeune fille du bourg, il se fait régaler par son auditeur alléché, la langue pendante, de nouilles aux trois fraîcheurs. Cinquante-six fois en une année répète avec humour Yu Hua. Ce n’est pas pour rien que Li Guangtou accepte le surnom que l’on lui a attribué « Le roi du cul ».

Brothers c’est aussi l’histoire de Li Luan et de Song Fanping : deux personnages émouvants, honnêtes travailleurs, tendres parents. Tous deux sont veufs : Li Luan est la mère de Li Guangtou et Song Fanping, le père de Song Gan. Ils se sont rencontrés au cours d’une occasion peu banale et ils se marient dans des circonstances exceptionnelles où le burlesque côtoie le cauchemar. Même si  aucun lien de sang n’unit les deux gamins, le mot fraternité prend tout son sens. L’un et l’autre sont faits pour s’entendre et résister aux épreuves qui les attendent. « Li Lan présenta Song Gang à Li Guangtou :

– C’est ton grand frère, il s’appelle Son Gang. » Song Gang n’a pas la niaque du vainqueur. Réservé, timoré il se laisse influencer par le plus jeune… au point où parfois il abdique sa volonté propre. On craint même le pire pour lui. Mais ne dévoilons rien des péripéties contées de main de maître par Hu Yua dans laquelle la petite histoire du peuple chinois se heurte à la grande histoire que veut écrire son leader avec des moments tragiques, terrifiants. Malade, Li Lan part se faire soigner. « Après le départ de Li Lan pour Shanghai, la Grande Révolution culturelle débarqua dans notre bourg des Liu… Li Guangtou et Song Gang savaient que ces gens coiffés de chapeaux pointus, portant des pancartes et frappant sur de vieux couvercles de casserole, étaient ce que tout un chacun appelait des ennemis de classe. N’importe qui avait le droit de les gifler, de leur donner des coups de pied dans le ventre, de se moucher et de s’essuyer les doigts dans leur cou, et de se déboutonner pour pisser sur eux. Ils subissaient ces humiliations sans un mot, sans oser lever les yeux, et les autres riaient à gorge déployée… » Une fois la Révolution culturelle lancée  aucun Chinois n’est  à l’abri de ce déferlement. Celui ou celle qui un jour est promu(e) au rang de héros Révolutionnaire peut dès le lendemain se retrouver dans les rangs des proscrits, subir la torture, être emprisonné ou lynché… La tragédie n’épargne personne. Ainsi, les brassards rouges s’en prennent à Song Fanping professeur de collège : qualifié de propriétaire foncier parce qu’il est le fils de l’un d’entre eux. Adulé la veille par les masses, il passe du statut de héros à celui d’ennemi de classe. « Il portait un chapeau pointu en papier et avait une pancarte sur la poitrine sur laquelle étaient inscrits les mots :  » Dizhu Song Fanping  » (Propriétaire foncier Song Fanping)… Song Fanping avait les yeux pochés et les commissures des lèvres éclatées. » Loin d’être critiques, les masses emboîtent le pas des brassards rouges et s’en donnent à cœur joie. On ne rigole pas avec la notion d’ennemis de classe car chacun sait ce qu’il en coûte d’être considéré comme tel.

Yua Hua un ancien dentiste

Mentir comme un arracheur de dent : Yu Hua sait de quoi il parle puisqu’il a exercé le métier de dentiste. Il s’en donne à cœur joie avec son personnage : le dentiste Yu.

« Lorsqu’il vit Li Guangtou arriver et se glisser sous son parapluie de toile huilée, Yu l’Arracheur de dents, sans se soucier de son jeune âge, se redressa sur sa chaise en rotin et lui montra sur la table la dizaine de bonnes dents extraites par erreur :

– Ce sont des bonnes dents arrachées à des ennemis de classe.
Puis, désignant les quelques dizaines de mauvaises dents disposés là pour attirer le client, il ajouta :
– Ce sont des mauvaises dents arrachées aux frères et aux sœurs de classe. » On voudrait rire malheureusement ce burlesque décrit une réalité beaucoup plus sinistre que l’on retrouve aussi dans Balzac et la petite tailleuse chinoise.
 

Yu Hua joue sur deux tableaux. À côté de ces personnages cohabitent des entités : les masses ou les hommes qui portaient des brassards rouges. Anonymes, ces abstractions ne sont plus humaines. « Li Guangtou et Song Gang versaient des larmes de tristesse. Ils avaient préparé des écrevisses frites et acheté du vin jaune spécialement pour les offrir à Song Fanping, et celui-ci n’avait goûté ni aux unes ni à l’autre… Song Fanping s’accroupit et essuya les larmes des enfants… Les hommes qui portaient des brassards rouges, après avoir mangé les écrevisses et bu le vin qui lui étaient destinés, se retournèrent contre Song Fanping et se mirent à lui asséner des coups de pied. » Avec une telle construction, cette mise en parallèle d’un être humain martyrisé et de ces bourreaux déshumanisés, statufiés en une entité dénuée de sentiments ou de réflexion, Yu Hua met le doigt sur une des caractéristiques des régimes totalitaires. Au nom d’une idéologie s’érigent des relais capables de broyer quiconque est soupçonné de ne pas l’adopter. Et c’est universel. Les masses se contentent de peu, ne se révoltent pas, acceptent l’inacceptable et adorent rire du malheur des autres. « Li Guangtou s’était déjà taillé une petite réputation dans notre bourg des Liu. Les masses désœuvrées y traînaient sans arrêt. Tantôt elles suivaient les cortèges sur un bout du parcours en levant le poing et en criant des slogans, tantôt appuyées contre le tronc des platanes, elles bâillaient à s’en décrocher la mâchoire… Les masses en vadrouille, la main sur la bouche se tordaient de rire. » Elles ont la mémoire courte : alors que la veille elles encensaient Song Gang, elles le laissent crever, sous les coups des gardes rouges, sans sourciller. Face à la barbarie, rares sont celles ou ceux qui réagissent avec courage et humanité et soutiennent les deux frères. Ces exceptions existent : telle la mère Su. « À la tombée de la nuit, la patronne de la boutique de dim sum s’approcha d’eux et leur fourra dans la main deux petits pains farcis à la viande.

– Mangez vite tant que c’est chaud.
Pendant qu’ils mangeaient, la mère Su leur expliqua :
– Aujourd’hui, il ne viendra plus aucun autocar, la porte de la gare est déjà fermée. Vous feriez mieux de rentrer et de revenir demain.
Les enfants écoutèrent son conseil. Ils hochèrent la tête et reprirent le chemin de la maison, en pleurant et en mâchant leurs petits pains farcis. Ils entendirent la mère Su soupirer derrière eux.
– Pauvres gamins.
Song Gang s’arrêta et se retourna vers la mère Su
– Tu seras récompensée pour ta bonne action. »

Tout au long de cette fresque historique où la description de la Chine moderne convertie au capitalisme est aussi féroce, Yu Hua, rabelaisien oscille entre un ton burlesque, sarcastique, et la description d’émotions poignantes de celles qui font les joies ou les misères d’une vie – tout comme il l’a fait avec la même verve, dans un de ses autres romans, tout aussi magnifique, Vivre.

 

Brothers de Yu Hua roman traduit du chinois par Angel Pino et Isabelle Rabut – éditions Babel – Acte Sud.