Que dire de ce livre, La plus secrète mémoire des hommes qui a reçu le prix Goncourt ? Déjà, l’écrivain, Mohamed Mbougar Sarr, né en 1990 est jeune. Il n’édulcore pas ses origines sénégalaises, y puise un thème d’inspiration : le colonialisme. Que ressent un peuple souverain devenant vassal ? En effet, avant l’arrivée des colonisateurs, les habitants des pays colonisés vivaient selon leurs règles, leurs lois, faisaient preuve de solidarité, éduquaient leurs enfants. Ils puisaient dans leurs cultures existantes une richesse différente, élaborée, solidaire. L’intrusion, puis la domination qu’elle soit militaire ou qu’elle emprunte la force culturelle et économique éradiquent des racines, perturbent un équilibre. C’est la première force de ce livre que de rendre compte de ces déchirements.
Ce pays va appartenir aux blancs
L’histoire démarre au XXIième siècle mais ne se déroule pas de façon chronologique. Elle évolue sur une longue plage historique autour de plusieurs personnages aux caractères trempés, parfois complexes ou ambigüs. Ousseynou Koumakh, un des narrateurs indirects – c’est sa fille l’écrivaine Siga D. qui retranscrit ses propos – se remémore son enfance et évoque l’implantation des colons français, la rupture et le choc engendrés. Ousseynou ainsi que son frère jumeau d’Assane sont nés en 1888. Alors qu’il ont dix ans, leur oncle devenu le mari de leur mère prophétise : » Vous avez, dit Tokô Ngor en nous regardant tour à tour, mon frère et moi, vous avez commencé à aller à l’école coranique ici. C’est important. Il faut connaître l’islam, qui est une part essentielle de ce que nous sommes devenus. Il faut aussi connaître notre culture traditionnelle, ce qui était là avant l’islam. Mais il faut également voir ce qui arrive. Il faut penser à votre avenir. Et ce qui arrive, c’est que ce pays va appartenir aux Blancs. Peut-être qu’il leur appartient déjà.C’est triste à dire, mais ils nous dominent. »
Une énigme littéraire
Jusqu’où ira cette assimilation ? Bienfait ou malédiction ? C’est le deuxième point de ce récit. Ousseynou et Assane se séparent : le premier reste au village, le second va à « l’école des toubabs« . Assane se métamorphose. « L’école française en fit un adolescent et un jeune homme instruit, cultivé, sûr de lui. Mais d’abord, l’école française (c’était sa mission après tout) en fit un petit Noir Blanc. » Et lorsque la première guerre mondiale éclate, il rejoint les appelés. Il fait partie de ses millions de victimes et disparaît laissant une femme Mossane et un fils Elimane. En 1938, ce dernier Le labyrinthe de l’inhumain : à la fois un chef d’œuvre et une énigme littéraire qui fait sensation, engendre la controverse. Elle surprend par son intensité culturelle. Le parcours d’Elimane, surnommé Le Rimbaud Nègre, intrigue Diégane Latyr Faye. Ce jeune écrivain sénégalais, séduit par la force et la beauté du récit qu’il lit et relit se lance sur la piste d’Elimane soixante ans plus tard.
Critiques racistes ou éloges
Encouragé, charmé par Siga D., elle-même écrivaine reconnue, il la rejoint à Amsterdam. Elle dévoile une partie des secrets qui la relient à Elimane. Controversé, celui-ci a catalysé critiques racistes – publiées dans le journal le Figaro ou éloges. Les récits se contredisent. Était–il un auteur génial ou plagiait-il les grands auteurs de la littérature française ? Cette remontée dans le passé – à travers le témoignage de femmes qui l’ont connu – s’intègre dans l’histoire de France, l’égratigne. Durant la seconde guerre mondiale lorsque les nazis occupaient une partie du pays, la vie d’un juif ne tient qu’à un fil. Qu’est devenu Charles Ellenstein l’éditeur du roman Le labyrinthe de l’inhumain ? Devenu l’ami puis l’amant d’Elimane, celui-ci partage aussi le lit de Thérèse Jacob, la compagne d’Ellenstein. Elimane est un séducteur. Toutes les femmes ou les hommes qui l’ont connu l’affirment et ne cachent pas l’admiration qu’ils ou elles ressentaient en sa présence.
Le labyrinthe de l’inhumain
Diégane Latyr Faye file ensuite en Argentine où Elimane a vécu et côtoyé les plus grands écrivains dont la poétesse haïtienne. Bien ancrée dans la société littéraire, elle est l’élève, l’amie, l’amante de Sabato et Gombrowciz avant de devenir celle d’Elimane dont le charme se répand comme un filtre secret. Pourquoi Elimane a-t-il choisi le continent Sud-Américain ? Que ou qui cherchait-il ? « Elimane … était seulement absent, en voyage. Où ? A travers l’Amérique latine. C’était tantôt au Chili, tantôt au Brésil, au Mexique, au Guatemala, en Uruguay, en Colombie, au Pérou. Ni Gombrowicz ni Sabato ne savait en revanche la raison de ses voyages. »
Au fil de ses pérégrinations, comme dans un labyrinthe, Diégane Latyr Faye s’approche de l’inhumain. N’est-ce pas là le lot de bien des peuples ? Que ce soit en France avec les horreurs des guerres, en Argentine sous la dictature des militaires et enfin au Sénégal partout se profilent des atrocités. « J’entendais toujours, et pourtant j’avais enfoncé de toutes mes forces mes doigts dans les oreilles. J’entendis donc les rires gras des enfants de la mort, j’entendis le bruit de leurs ceinturons qu’ils détachaient et jetaient par terre, j’entendis leurs commentaires sur ma mère, ses fesses, ses seins, son sexe, sa bouche…J’entendis ensuite les râles des hommes, leurs cris sauvages, les obscénités. » C’est l’ultime profondeur de ce livre, la force des mots, la puissance des phrases, l’intelligence de la pensée, sans complaisance, nuancée.
