L’enragé

L’enragé de Sorj Chalandon traite d’un sujet méconnu que l’on aurait pu croire passé aux oubliettes : l’enfermement des enfants considérés comme délinquants dans des maisons de correction qui s’inspiraient plus de la prison que de l’institut éducatif.

Alors que resurgit le débat – réprimer pour éradiquer les maux dont souffre la société – ce livre tombe à propos en décrivant comment on pensait remettre dans le droit chemin par une sévérité extrême les enfants perdus, exclus. Il s’agissait de les contraindre, de les dresser grâce à des maisons dîtes de redressement ou de correction. Cela pourrait être un moment de notre histoire pas très glorieuse si ce n’est que certains élus, ministres et politiques font tout pour remettre au goût du jour ces pratiques. Je ne pense pas nécessaire de citer des noms. Il suffit de suivre l’actualité. Réprimer…Réprimer et réprimer encore plus. Jusqu’où ? Pour être efficace ? C’est un peu comme la peine de mort censée immuniser contre le crime. La réalité est beaucoup plus complexe.

Sorj Chalandon en fait la démonstration. S’affrontent deux visions : celle de la répression à tout va (première partie du livre ) et celle de la compréhension, de l’éducation par l’exemple, la tolérance, le droit à l’erreur (deuxième partie de ce roman qui s’enracine dans l’histoire et dans la réalité) .

Se retrouver en maison de correction – quels parents n’en ont pas menacé leurs enfants ? – est la pire chose qui puisse arriver. Pour ceux qui en douteraient, la lecture de L’enragé permettra de se faire une idée, de comprendre quels extrêmes cela impliquait.

Si les droits de l’enfant progressent, si la transition qu’est l’adolescence est mieux appréhendée, en quoi la répression seule peut-elle être préconisée pour améliorer la route vers l’âge adulte ?

La Colonie pénitentiaire de Belle-Île

Le livre commence fort, par une description. « Tous sont tête basse, le nez dans leur à écuelle à chien. Ils bouffent, ils lapent, ils saucent leurs pâtée sans un bruit. Interdit à table, le bruit. Le réfectoire doit être silencieux. » Cela fait froid dans le dos ! Et cela me rappelle certains articles parus récemment décrivant les coercitions imposées dans quelques établissements scolaires avec un impossible droit à l’erreur !  Où des adultes font régner la terreur, s’arrogent tous les pouvoirs, tous les abus y compris la violence physique, sexuelle.

Jules Bonneau – le personnage principal s’appelle Jules Bonneau – ne supporte pas ce monde déshumanisé : encore moins quand on s’en prend à son ami Camille Loiseau, à peine sorti de l’enfance, sans défense face à des tortionnaires plus âgés sans frein.

Plein de colère face à l’injustice et à l’arbitraire, Jules Bonneau n’hésite pas à se servir de ses poings. Abandonné par sa famille – tandis qu’il n’avait que treize ans – il refuse la famille d’accueil : « la justice a décidé de m’envoyer en maison de redressement, jusqu’à ma majorité. Ils appelaient ça une Colonie pénitentiaire. […] alors j’irai à Belle-Île, dans le Morbihan. » Rappelons que dans les années trente, la majorité était fixée à vingt-et-un ans.

De Belle-Île – on ne peut pas s’évader – mais les conditions de vie sont telles, les brimades quotidiennes et les violences teintées de cruauté que les pensionnaires ne rêvent que de ça  : s’enfuir ! Jusqu’au jour où la goutte d’eau fait déborder le vase. Cinquante-six pensionnaires prennent la poudre d’escampette sauf que l’océan entoure Belle-Île : une double prison. Les habitants alléchés par une prime de 20 francs se lancent à la chasse aux enfants évadés.

Confiance et Solidarité

Bonneau est le seul à ne pas être repris. Recueilli par Ronan, pêcheur de sardines et sa femme Sophie, infirmière, tous deux le protègent. C’est la deuxième partie du livre : l’antithèse. On ne le bride plus. On lui fait confiance. Il pourrait voler – comme l’avait fait Jean Valjean – il ne le fait pas. Il s’insère, apprend le métier de pêcheur, découvre la solidarité de l’équipage. Ronan hésite à dire la vérité. Il présente Bonneau comme un neveu.

Cependant il ne peut plus continuer à se taire. Parmi son équipage, la colère gronde. C’est Alain le communiste qui l’exprime : « Mais tu croyais quoi, patron ? Que j’allais baver aux flics ? Que le Basque allait baragouiner sa petite dénonciation aux Bretons du coin ? Que Perig allait courir chez papa maman pour que sa famille rapplique avec des fourches ? » Aucun de ces hommes ne mouchardera. Pour la première fois, Bonneau sent qu’il a une famille. Il est accueilli, accepté, y compris par un mystérieux poète qui l’écoute, qui prend note.

Bien évidemment, tous les habitants de l’île ne partagent pas cet état  d’esprit. Tout danger n’est pas écarté. La liberté de Bonneau tient à un fil. Comme dirait Brassens « les braves gens n’aiment pas que… »

Les croix de feu à la manœuvre 

J’ai aimé ce livre pour son style – une écriture à la première personne propre à celle d’un adolescent enragé – surnommé la teigne. Les descriptions des personnages typés que ce soient ceux qui travaillent dans la colonie pénitentiaire ou ceux qui se retrouvent sur la chaloupe à pêcher en plein océan immergent dans des milieux méconnus : l’incarcération, le monde de la pêche, la vie sur une île où tout le monde se connaît, se côtoient. Sorj Chalandon dépeint avec finesse cette dualité y compris au sein d’une même famille : l’altruisme, les mesquineries humaines – que ne ferait-on pas pour encaisser une prime de 20 francs ? 

Le tout s’intègre dans le contexte historique et politique. On est dans ces années trente durant lesquelles l’influence des idées d’extrême droite croît ainsi que la virulence des ligues fascistes : ces Croix de feu  que Bonneau veut connaître. « Ces gars-là puaient la bagarre et j’aimais ça. » Ronan ne réussit pas à le convaincre de ne pas se rendre à une de leur réunion. Galvanisés par les orateurs, les participants se déchaînent, en particulier les femmes. « Alors oui, pour nos enfants, nos maris, nos pères tombés sous le drapeau, nous femmes patriotes devons travailler à repeupler la France. […] Battons-nous contre la restriction des naissances. […] Dénonçons sans remords les avorteuses, ces ruines de femmes salies par le déshonneur. » 

De quoi replonger dans les questions qui animent la société française de ce vingt-et-unième siècle, de se rappeler les propositions extrêmes préconisées : ce grand bond en arrière comme le chantait François Béranger

Published by M.B.
L’enragé de Sorj Chalandon
Éditions Livre de pochen