La littérature ouvre sur la géographie – des contrées lointaines – sur l’histoire – empreinte de violence, de rejet – sur les autres à la fois semblables et différents. Elle permet de relativiser les certitudes, de confronter les pensées. Des auteurs de tous pays, de tout temps donnent à voir une réalité, parfois inconfortable afin d’amener le questionnement. Ces écrivains quels que soient leurs pays, évoquent le passé – souvent la guerre, la haine – une humanité à la fois horrifique et pleine d’espoir.
Un don de Toni Morrisson
L’histoire se déroule quelque part dans le Sud des États-Unis au XVII ième siècle. L’esclavage est dans sa fleur de l’âge. Quand on naît noir, impossible d’échapper à cette dure loi. Florens n’est qu’une enfant quand sa mère la vend à un négociant comme esclave. Mais Jakob et Rebekka ne sont pas les pires maîtres, loin de là. Dans ce foyer où elle n’est pas maltraitée, Florens côtoie Lina l’indienne et Sorrow une adolescente blanche rebelle.
Écrit à plusieurs voix, passé, présent, rêves d’avenir, le récit sculpte le vécu de personnages ordinaires amenés à vivre ensemble. Un quotidien répétitif et terne ne les empêche pas d’avoir des espoirs propres. Dans cette histoire superbement documentée, l’auteure – noire américaine – amène le lecteur dans un monde presque magique et dresse des portraits mythiques de personnages implantés dans une réalité bien moins complaisante. Un livre magistral, magnifique et au dénouement exceptionnel. Toni Morrison fait un don à ses lecteurs.
Un don de Toni Morrison
traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke
Éditions Christian Bourgeois – 10/18
Moi, Tituba sorcière … de Maryse Condé :
Ce roman s’enracine au cœur de la Bardane esclavagiste et au temps des sorcières : toutes ces femmes qui possédaient certains savoirs et dont on redoutait qu’elles en usent ou en abusent. Maryse Condé – auteure française née en Guadeloupe – conte l’histoire de Tituba, fille d’une esclave violée par un marin anglais.Initiée par Man Yaga, guérisseuse et faiseuse de sorts, Tituba connaîtra le revers de la médaille alors que se déroule le procès des sorcières de Salem. Telle une peinture détaillée, ce livre est un bijou d’écriture tant le style s’enrichit de métaphores colorées.
Sur le même sujet à noter la très belle pièce de théâtre d’Arthur Miller : les sorcières de Salem reprise au cinéma par Raymond Rouleau en 1957 : un excellent film en noir et blanc où Simone Signoret magnifique de sincérité donne la réplique à Yves Montand, son mari qui n’a pas su résister aux charmes de la jeunesse.
Moi, Tituba sorcière de Maryse Condé
Éditions Folio
La chambre de Giovanni de James Baldwin
Dans le Paris de l’après-guerre, David, un jeune américain s’éprend de Giovanni tandis que sa fiancée est en Espagne. Comme dans La confusion des sentiments de Stephan Zweig, James Baldin montre à quel point les troubles émotionnels ne sont pas limpides. David se découvre pris en étau entre l’amour qu’il porte à sa fiancée, Hella et la passion qu’il éprouve pour son amant qu’il rejoint dans sa minuscule chambre.
Publié en 1956 aux États-Unis, ce livre balaie bien des préjugés sur l’attirance sexuelle. Il donne aussi à voir les différences de classe. Lorsque l’on vient d’un milieu défavorisé, comme Giovani, il est difficile de s’en sortir. Dans le monde nocturne de Paris, des requins guettent cet italien exilé, jeune et séduisant mais démuni et sans autre moyen pour survivre que de travailler ou se soumettre aux désirs d’hommes décrépis à la recherche de plaisirs faciles.
La chambre de Giovanni de James Baldwin
Traduit de l’anglais par Elisabeth Gainsbourg
Éditions Pivot Rivage.
La porte de Magda Szabo
Cette écrivaine hongroise confie son désappointement suite à sa rencontre avec Emerence devenue sa domestique. Mais celle-ci outre un caractère bien trempé entretient des mystères. Travailleuse infatigable, en plus de ces travaux pour la communauté locale comme le déblaiement des rues enneigées, elle loue ses services chez des particuliers. Mais c’est elle qui choisit si oui ou non, elle accepte le boulot et y met des conditions. De toute évidence, elle cache un secret qu’elle garde jalousement en ne permettant pas à ses proches – amis ou familles – de pénétrer dans sa maison. Quelle en est la raison ?
Magda cherche à comprendre : un voyage la rapproche du passé vécu par Emerence. Cependant, il ne dissipe pas le secret d’une vie : a-t-elle était proche des nazis ou bien au contraire a-t-elle aidé ceux qu’ils martyrisaient ? Plein d’empathie, d’intelligence, de sensibilité, ce roman montre le quotidien dans une Hongrie encore socialiste où le fait d’écrire est reconnu comme un bien culturel et public.
La porte de Magda Szabo
Traduit du hongrois par Chantal Philippe
Éditions : Le Livre de Poche
Cinq heures avec Mario par Miguel Delibes
Écrit en 1966, ce roman n’est pas jeune : néanmoins il garde toute sa fraîcheur. Il permet une plongée dans l’Espagne franquiste. Mario vient de mourir et sa femme, Carmen dans l’attente de l’enterrement, lors de la veillée mortuaire relate tous les griefs non dits qu’elle a entretenus. A-t-elle jamais aimé ce mari, un brillant intellectuel ou au contraire frustrée n’a-telle jamais digéré cette déchéance ? De toute évidence, il ne correspondait pas à l’idéal masculin que la jeune fille attendait.
Ce gratte-papier n’avait rien du héros auquel elle avait pu rêver. Éduquée dans une société machiste gangrénée par un catholicisme impitoyable, le seul avenir pour une femme était de se marier, puis d’être femme au foyer en s’occupant des enfants et du mari ce qu’a intériorisé Carmen. Mais cet idéal féminin ne débouche pas sur le bonheur imaginé. S’en suivent dépit et rancœur. Dans un monologue sans concession, s’égrènent tel un chapelet qui se dévide plaintes, regrets, préjugés et frustrations.
Cinq heures avec Mario de Miguel Delibes
Traduit de l’espagnol par Monique Blanc
Éditions Verdier Poche
C’est moi qui éteins les lumières de Zoyâ Pirzâd
L’Iran reste un pays mystérieux dont l’on sait peu de choses en ces temps où la méfiance à l’égard du monde musulman ne cesse de s’exacerber. Zoyâ Pirzâd en montre le quotidien, bien loin des clichés ou des préjugés engrangés. Clarisse ne se pose pas de questions. Elle assume son rôle de femme, heureuse auprès d’un mari ingénieur, charmée par ses jumelles et un fils en pleine crise d’adolescence qu’elle essaie de comprendre. Omniprésente, tout gravite autour de sa famille avec des rituels établis même quand il s’agit de dénicher un mari pour la jeune sœur.
Survient cependant un bouleversement dans cette vie si bien rythmée : l’installation de nouveaux voisins – une mère et son fils, Émile qui n’est pas encore marié. Bien accueillis, intégrés, Émile devient vite l’ami de Clarisse à qui il se confie. Tout en continuant son train-train, Clarisse commence à penser différemment ou à rêver, sans jamais enfreindre la ligne continue. Un beau livre rempli de ces détails qui font que l’on peut être heureux sans songer à un devenir extraordinaire. À noter que la maison d’éditions Zulma propose une qualité d’éditions – que ce soit la couverture, la mise en page, le choix des lettres – toujours aussi exceptionnelle. C’est un vrai plaisir que d’avoir un de ses livres entre les mains sans compter que le choix éditorial tourné vers la littérature étrangère est aussi remarquable.
C’est moi qui éteins les lumières de Zoyâ Pirzâd
Traduit du persan ( Iran ) par Christophe Balaÿ
Éditions Zulma
Le vieux jardin de Hwang Sok-Yong
Évoquer la dictature de la Corée du Nord et parler de ce pays comme étant une dictature ne pose pas de problème de conscience à maintes personnes. Par contre, ces dernières oublient vite que les États-Unis ont misé sur la Corée du Sud pour contrer l’avancée des idées marxistes y compris en soutenant des régimes totalitaires qui dirigeaient ce pays. S’exprimer, revendiquer, manifester amenait à la prison.Ce n’est pas si vieux puisque cela date des années quatre-vingt – quatre-vingt dix.
L’auteur, Hwang Sok-Yong, lui-même a été incarcéré de 1993 à 1998. Cinq ans de prison, cinq années de privation de liberté totale pour avoir dénoncé un système corrompu, inique, totalitaire ! On lui refusait même d’avoir un stylo et un carnet pour écrire. De cette expérience naît un roman tout en humilité à l’image des deux personnages : Han Yunhi, artiste peintre et O Hyônu, jeune opposant politique.
À lire aussi du même auteur L’ombre des armes qui relate son engagement au sein de l’armée sud-coréenne au côté de l’armée américaine dans la guerre du Vietnam.
Le Vieux jardin de Hwang Sok-Yong
traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot et présenté par Jeong Eun-Jin
Éditions Zulma
Published by M.B