Du rififi à Wall Street

Dès les premières lignes, l’auteur met en garde : écrire des romans policiers même si le titre  Du Rififi à Wall Street fait plus référence  à l’humour qu’à la gravité peut être dangereux. Sa vie est menacée. « L’enjeu ici est autrement plus grave : un pas de travers, une date ou une épithète révélatrices, et mes poursuivants m’écrabouilleront comme un cloporte. »

Un récit abracadabrant

Ainsi commence un récit abracadabrant au style florissant où chaque ligne vaut son pesant de créativité. Parlant de son agente, Lori Jacobson, une juive ashkénaze, Vlad Eisinger ne fait pas dans la dentelle. « La soixantaine, elle fumait trop, buvait sec et changeait de trottoir plutôt que de passer devant une salle de sport. Elle tenait la moitié de l’humanité pour des schemiel (en yiddish, celui qui renverse systématiquement sa soupe  et l’autre pour des gonif, autrement dit des brigands.»

Faute de grives ….

Du rififi à Wall StreetKenneth Tar, devenu un magnat dont l’entreprise industrielle est cotée en bourse, cherche un écrivain afin de mettre noir sur blanc le récit de sa vie, de sa réussite fulgurante et aveuglante. Lori met Vlad Eisinger met devant le fait accompli.  « Kenneth Tar, le patron de Kelley, veut te rencontrer demain dans le Tennessee. Son jet privé passera te prendre à l’aéroport de Fort Walton à 9 heures. » Il aimerait refuser si ce n’est qu’il est dans la dèche. Il traverse une mauvaise passe. Mais cela ne lui plaît pas qu’on le rabaisse, qu’on le prenne pour « un bateleur de foire ». Cet ancien journaliste d’investigation spécialisé dans la finance qui s’est reconverti dans la littérature n’a pas eu les succès escomptés. Son talent reste hermétique. « On l’aura compris, je m’emmerdais copieusement à Destin. Aussi, malgré ce que j’avais pu dire à Lori, attendais-je mon escapade dans le Midwest avec une certaine impatience. » Faute de grives on se contente de merles.

Qui est Kenneth Tar ? Apparemment un bon bougre, généreux qui n’hésite pas à soutenir les œuvres de bienfaisance. Issu d’une famille humble – père routier et mère femme de ménage – il a fait son chemin : de la guerre en Irak jusqu’à l’acquisition d’un petit câblo-opérateur en faillite en Alabama. Devenu célèbre par ses investissements et ses coups de poker, il rejoint la sphère des plus riches grâce à ses choix stratégiques et à l’explosion de ses taux de rendement. « De son Tenessee natal, BkacK Cable System Inc. s’était peu à peu étendu, par acquisitions. Tar avait développé une technique infaillible. »

Des débuts encourageants

Reçu en grande pompe, l’auteur fait la connaissance de son commanditaire.  Les débuts sont encourageants. Le bonhomme ne manque pas d’humour, de ressources. Son passé est riche en anecdotes.  Vlad n’est pas dupe. Il cerne vite le personnage. « Tar était prévisible jusque dans ses pudibonderies. Il voulait un rythme à sa gloire, mais rechignait à l’avouer. Le livre d’entreprise est un genre à part entière, avec ses codes et ses figures imposées. On y claironne sa vision, on y loue son personnel (souvent sous-payé par ailleurs), en remerciant au passage les clients, partenaires élus « sans qui rien n’aurait été possible. » »

En préliminaire à l’écriture du livre, Vlad enquête sur l’entreprise spécialisée dans le câble – un secteur en expansion, en plein dans le vent de l’époque. Il se rend sur le terrain, interroge des collaborateurs. « Je passais une semaine entière à German-town à faire la connaissance des lieutenants de Tar. » L’aventure tourne court.

Kenneth Tar le congédie. Le prétexte est simple « Que vous ayez des coquetteries d’auteur, c’était à craindre. Mais que vous ridiculisiez les Écritures, ça je ne le supporterai pas. » Mais est-ce la vraie raison ? Acculé, on lui demande de rembourser l’acompte reçu, Vlad Esinger signe une clause de confidentialité encore plus contraignante. Le voilà dans de mauvais draps. Son agente veille.

Du rififi à Wall Street

Premier coup de théâtre : Lori lui sauve la mise une seconde fois. Un éditeur de Los Angeles lance une nouvelle collection, baptisée True Fiction. Le contrat bien que contraignant peut s’avérer lucratif.  « Je cherchai un pitch – l’intrigue viendrait plus tard. Il me tomba dessus comme une révélation : Du rififi à Wall Street. Cinq mots (j’espérais que les éditeurs de True Fiction apprécieraient mon effort de concision), un clin d’œil au roman noir (le terme « rififi » apparait dans d’innombrables titres du genre, la référence à Wall Street : pas à dire, c’était de la dynamite. » Il ne croit pas si bien dire ! Il invente un héros : Tom Capote et s’appuie sur ses récentes recherches tout en noyant le poisson afin que les sources ne soient pas identifiables.

Coups de théâtre

Deuxième coup de théâtre : la naissance d’un deuxième roman dans le premier roman comme une poupée russe à lire en direct avec les explications de l’auteur pour rendre compte de sa progression dans l’intrigue, de son esprit critique quant à l’écriture ponctuée de multiples références littéraires. Le roman noir avance à un train d’enfer : quinze jours plus tard, le manuscrit est achevé. « Voila, c’était fini. Ce n’était que ça et c’était quand même ça. C’était la première fois que j’écrivais un livre en quinze jours et je n’arrivais pas à trouver le résultat mauvais. » Publié sous le pseudonyme de Tom Capote et sous le titre How America Was Made : c’est un franc succès. 

Troisième coup de théâtre. Le véritable nom de l’auteur apparaît ! Commencent les menaces, pointent les agressions physiques, suivent les tentatives d’assassinat. Quelle erreur a-t-il commis pour qu’on s’en prenne ainsi à sa personne ? L’étau se referme. Comme Tom son héros fictif, Vlad Eisinger se fait prendre à son propre piège.

Ce livre est un régal : un feu d’artifice ! Où tout s’emmêle – humour, styles brillants, vocabulaires incisifs – où tout s’illumine par les références à la littérature dans ce qu’elle a de plus riche ou de de plus acculé.

Du rififi à Wall Street de Vlad Eisinger
Traduit de l’Anglais (États-Unis) et présenté par Antoine Bello
Editions Gallimard – Folio Policier
Published by M.B.