Sur cette page viendront les lectures choisies 2024 et non tous les livres lus durant cette année-là. Tous ne revêtent pas à mes yeux le même intérêt. Tous n’offrent pas le même plaisir même si tous sont synonymes d’agréables moments. Cela commence par un roman de Sigrídur Hagalín BJÖRNSDÓTTIR : La lectrice disparue.
L’intrigue est simple. Edda, jeune blogueuse, La lectrice disparue, s’enfuit en laissant son bébé de trois jours. Rien ne justifie son geste. Elle n’a laissé aucune explication : que ce soit à son mari, à ses mères ou à son demi-frère. Pourquoi ces mères ? C’est là où l’auteure fait preuve de créativité et offre une perspective généreuse. Tout commence une vingtaine d’années plus tôt. Comme le confie Ragnheiður : « Tout histoire a un début et une fin. Nous sommes allés un peu trop vite en besogne pour raconter celle-ci. Commençons plutôt par le commencement. » Celle qui narre dans dans des chapitres intitulés Ici a été victime d’un AVC. Installée face à une fenêtre ou une baie vitrée, elle ne s’exprime plus. Ce sont ces pensées qui défilent.
Enceintes du même homme
Encore étudiantes, deux jeunes femmes Julia et Ragnheiður s’éprennent d’Örlygur, un cinéaste volage qui met sa liberté au dessus de tout. Toutes deux se retrouvent enceintes. Toutes deux – elles ont dix-neuf ans – malgré la pression de leurs parents refusent d’avoir recours à l’avortement. D’abord furieuse, Julia finit par accepter le fait d’avoir été trompée. Elle propose à Ragnheiður de venir habiter chez elle – ce qui permettra à cette dernière de poursuivre ses études à l’université des beaux-arts. Les deux bébés naissent à quelques semaines d’intervalle : Edda – fille de Julia et Einar fils de Ragnheiður. Élevés ensemble par leurs mères, sœur et frère s’adorent, ne se quittent guère si ce n’est que de temps en temps Edda disparaît pour aller lire dans un coin secret. Par jeu elle laisse des traces pour qu’Einar puisse la rejoindre.
Julia a un sacré caractère : directe, autoritaire, décidée. Même si ce ne sont pas forcément des défauts Ragnheiður souffre de son autorité. « L’ancienne générale a largement de quoi faire, ses yeux scintillent, elle a du pain sur la planches, des problèmes à résoudre, elle est indispensable. » Heureusement, Ragnheiður a le sens de l’humour.
Dyslexie et hyperlexie
Ce n’est que bien plus tard que l’on apprend, dans une intrigue bien ficelée qu’Einar est dyslexique tandis qu’Edda pâtit d’une maladie peu connue l’hyperlexie. Elle apprend à lire seule. Tout reste gravé dans sa mémoire. Et elle s’isole : seul son frère peut la comprendre et l’aider. Cette maladie – considérée comme un spectre de l’autisme – engendre son malaise. « Mon esprit m’a enfermée dans une prison dont les barreaux sont les mots. » Pour fuir cette prison jusqu’où as -t-elle pu aller ? Poussé par Julia, Einar bien que peu convaincu de pouvoir faire quoi que ce soit – sa dyslexie lui a fait choisir un mode de vie loin des réseaux sociaux – part sur sa trace. « Pauvre Einar ! Ce n’est pas facile d’avoir Julia sur le dos, j’en sais quelque-chose. En tout cas, lorsqu’elle est déterminée et lorsqu’elle vous étreint de sa volonté de fer. » Cependant Einar a une piste : il sait que sa sœur s’est rendue à New-York. Et il commence par visiter les bibliothèques : les livres étant le monde secret d’Edda.
Un livre paradoxal
Ce livre est un paradoxe. D’emblée, l’autrice islandaise déclare qu’écrire et lire ne fait pas partie des possibilités humaines. Elle cite Claude Lévi-Strauss » la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l’avertissement. » Ce serait une hérésie. Seule l’oralité aurait du sens. Edda écrit à son frère : « Le problème est le suivant : ni moi ni aucun être humain n’est conçu pour la lecture et l’écriture. Nous sommes programmés pour parler, penser, résoudre des problèmes, pour chanter, danser, façonner de nos mains de beaux objets utiles, et également pour tuer, haïr, aimer et croire. Mais ni pour lire, ni pour écrire. » Mais ce livre – un véritable paradoxe – prouve le contraire puisque c’est grâce à une écriture puissante, stylée et efficace que l’autrice entraîne son lecteur jusqu’au terme de son récit. Celui-ci s’enchaîne magistralement agencé renforcé par un style sensible, subtile, poétique reflet du désarroi de celle ou celui qui se sent différent. Chaque personnage apporte sa touche personnelle et sa vision des choses en donnant à chacun des protagonistes les nuances qui le caractérisent.
La lectrice disparue par Sigrídur Hagalín BJÖRNSDÓTTIR
Roman traduit de l’islandais par Eric Boury paru aux Editions Babel Actes Sud
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L’anarchiste qui s’appelait comme moi
C’est le deuxième livre que je lis de Pablo Martín Sánchez. Ses talents d’écrivain, de narrateur, de metteur en scène, de chercheur ou d’historien ne faillent pas. Bien au contraire. Son humour souvent subtil époustoufle. C’est avec plaisir et sans se lasser – ce livre fait plus de 600 pages – que l’on se lance dans la biographie à postériori de Pablo Martín Sánchez, né en 1890 : un homme ordinaire et extraordinaire à la fois.
Deux récits complémentaires
Deux époques se côtoient donnant lieu à deux récits complémentaires riches de détails, de citations historiques. L’enfance de Pablo prélude sa vie à l’âge adulte dans le Paris après-guerre aux côtés de célèbres anarchistes espagnols exilés suite à la dictature de Primo de Rivera. Dictature que tous veulent renverser mais avec quels moyens. Pablo devient en de leurs espoirs puisqu’il travaille comme compositeur typographe dans une imprimerie dirigée par M. Faure un anarchiste.
Pablo naît avec le cœur à droite. Angela dont il s’éprend dès qu’il la voit – il n’est alors qu’un gamin – le prend pour un vampire car les vampires n’ont pas de cœur ! pense-t-elle. Mais n’est-ce pas plutôt le présage de ses engagements futurs autour d’un destin exceptionnel ?
Une pensée libre de toute influence dogmatique
Son père instituteur puis inspecteur des écoles primaires l’emmène avec lui dans la région de Salamanque tandis que sa mère et sa sœur Julia restent vivre à Baracaldo, dans le pays basque. Pablo n’a pas besoin d’aller à l’école. Son père fait son éducation à partir du terrain, l’initie à la nature aux étoiles, à ce qui fait la beauté de la vie. « Regarde, disait-il en montrant le ciel, celle qui a la forme d’un char c’est la Grande Ourse. Et, celle-là, plus petite, c’est la Petite Ourse ? Et cette autre, là, qui a la forme d’un M aplati, elle s’appelle Cassiopée. Oui, mon garçon, oui : un M, le M de Martín. » De telles leçons ne s’oublient pas. Elles façonnent l’esprit de Pablo, reviennent comme un leitmotiv poétique au fil des pages. Cette pensée indépendante l’amène à faire sienne les théories anarchistes dans une Espagne où elles ont d’autant mieux pris racine que la démocratie est dévoyée, trompée et que le peuple travailleur peine à gagner sa croûte.
Rien dans la vie de Pablo n’est ordinaire. Tout comme son ami Roberto – alias Robinson ou Robin un végétarien abstème adepte du naturisme et de l’amour libre – il ne renie jamais ce dont il juge juste. Il ne fait pas de compromis. Il va son chemin quoi qu’il pourra en coûter ou advenir.
La vie dans les tranchées était un enfer
Envoyé sur le front à Verdun comme journaliste mais guidé par des militaires qui veillent à ce que ne paraissent que ce qu’ils veulent bien laisser transparaître, il réussit à leur fausser compagnie et à obtenir les témoignages de soldats désemparés face à l’ignominie d’une guerre où les pertes humaines ne comptent plus et ne se comptent plus. « La vie dans les tranchées était un enfer, en dépit des blagues de l’officier de service. Quand est-ce que quelqu’un oserait enfin publier la vérité ? … murmura un soldat en catalan en voyant passer les journalistes. Pablo fut le seul à comprendre et, sous prétexte de renouer son lacet, il resta en arrière… Comme il ne lui était pas permis de parler avec les combattants, il attendit que disparaisse le colonel. » Bravant la censure, il écoute le récit de cet enrôlé espagnol. Il perdra son accréditation. Que lui importe il a fait ce que lui dictait sa conscience.
Méditer pour sortir des sentiers battus
Ces pages consacrées à l’évocation de la première guerre mondiale – tout comme celles en troisième partie qui relatent l’emprisonnement et le procès de Pablo – sont magnifiques, émouvantes et ouvrent la porte à des interrogations. Que sait-on vraiment des guerres ? Sur le sort réel des populations ? alors que la censure ne laisse éclore qu’une partie de la vérité ! Rien ! Nous ne savons rien de la terrible réalité du terrain de guerre où vivent des civils. Tout au plus donne-t-on des chiffres, permet-on quelques images encadrées avec le feu vert des militaires ou des chefs de partis. Pablo Martín Sánchez qui n’est pas l’anarchiste mais l’écrivain nous donne de quoi méditer pour sortir des sentiers battus et ainsi affûter notre réflexion.
En cela le destin restitué de Pablo Martín Sánchez, l’anarchiste mérite attention. À aucun moment, il ne se renie alors qu’il pourrait prétendre à une vie moins risquée. C’est quelqu’un de fidèle : fidèle en amitié, fidèle en amour, fidèle à ses idéaux. Il ne triche pas. Il ne trahit pas : un personnage hors pair parmi les oubliés s’il n’y avait eu la ténacité d’un écrivain !
L’anarchiste qui s’appelait comme moi par Pablo Martin Sanchez
Traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu
Editions Zulma et La Contre Allée
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2666 est un livre de l’écrivain chilien : Roberto Bolaño. Mais l’histoire ne se déroule pas au Chili. Les personnages vagabondent sur la planète terre : de l’Europe en passant par l’Amérique ou le Mexique. Ce livre se mérite tant par le temps nécessaire pour en arriver à bout, tant que par la complexité des récits et la multiplicité des personnages.
Cinq parties autonomes ou complémentaires
Publié à titre posthume, 2666 de Roberto Bolaño ce roman semble-t-il, était inachevé. Qu’aurait-il été puisque il comporte déjà 1162 pages ? Raconter l’histoire n’est pas simple puisque s’imbriquent cinq parties à la fois autonomes, parfois complémentaires. Toujours est-il que le personnage principal Benno von Archimboldi, est un écrivain mystérieux, prolifique. Son nom bizarre intrigue. Des universitaires spécialistes – archimboldiens et renommés – un français, un espagnol, un italien et une anglaise – tentent d’en percer le secret, de savoir qui se cache derrière ce pseudonyme. Leurs enquêtes les amènent jusqu’à Santa Teresa au Mexique où Benno von Archimboldi s’est rendu.
Pourquoi est-il allé dans cette ville de l’état du Serano ? En effet, elle est surtout connue à cause des centaines de féminicides souvent non résolus qui marquent son histoire. Au fil des années, ceux-ci s’enchaînent ! Les sévices subies par les femmes mais aussi les fillettes sont d’une cruauté immonde.Quel rapport entre ces crimes sadiques et l’écrivain adulé ?
La partie des crimes
Toute la quatrième partie – La partie des crimes – relate ce phénomène monstrueux. Et même si un suspect – Haas – un allemand qui a obtenu la nationalité américaine est arrêté et emprisonné – les féminicides perdurent toujours plus horribles, plus violents. Symboles d’une vision de la femme rabaissée, méprisée – les blagues auxquelles se livrent les policiers : toutes pires les unes que les autres – sont révélatrices de ce mal qui gangrène ce monde patriarcal. Haas révèle même les noms des auteurs sans que personne ne veuille l’entendre. Il accuse des cousins dont le père influant est lié à la mafia et au narcotrafic et en même temps garant de la communauté.
» Je l’ai vu une seule fois, dit Haas. C’était dans une discothèque ou dans un lieu qui ressemblait à une discothèque, mais qui était peut-être un bar avec de la musique trop forte. J’étais avec des amis. Des amis et des clients. Le jeune type était là, assis à une table, avec des gens qu connaissaient certaines des personnes qui m’accompagnaient. A côté de lui, il y avait son cousin, Daniel Uribe.[…]Ils étaient forts et grands, Antonio Uribe plus que son cousin, on voyait bien qu’ils faisaient de la musculation et des haltères et qu’ils prenaient soin de leur corps. »
Des digressions en pagaille
De fil en aiguille, Roberto Bolaño multiplie les allers-retours et autres bifurcations. Telles des poupées gigogne, en pagaille, des digressions s’enchaînent non seulement temporelles mais aussi au cours d’une discussion : une histoire en amène une autre. Quelquefois, elles apportent un début d’explication qui bien souvent laisse insatisfait ou tourne en eau de boudin. Mais en fait, Bolaño écrit comme l’on vit : la rencontre, l’échange, les impressions, le début d’une expérience, la séparation et l’oubli ou l’inachevé : autant de bifurcations dans la vie humaine.
Le vingtième siècle : terrain d’investigation
Quelques personnages, tel l’écrivain traversent le siècle. Si le roman commence dans les années quatre-vingt-dix, il ne s’y confine pas. Commence la digression. Le boiteux – un prussien – revient handicapé de la première guerre mondiale et épouse la borgne. Un fils naît Hans Rieter. ( Cela aurait pu être le début de l’histoire mais c’est sans compter sur la mise en scène de Bolaño.) Au lecteur de faire l’effort de raccrocher les morceaux, de se remémorer et de sourire devant tant d’ingéniosité. Dix ans plus tard, nait Lotte qui adule son grand frère qu’elle voit tel un géant. L’on la retrouve bien plus tard, mariée, mère d’un garçon, pas comme les autres.
Hans Rieter, rebuté par l’école trouve du travail dans un château souvent inhabité. Seuls s’y rendent et rarement en même temps deux cousins la baronne von Zumpe, Hugo Halder qui devient son ami. Hans se plaît dans la bibliothèque : les livres l’attirent. Mais il doit quitter ce travail paisible. Enrôlé au sein des troupes nazies, il se bat d’abord sur le front de la ligne Maginot puis part à l’assaut de la Russie. Comme le hasard fait bien les choses – surtout sous la plume d’un écrivain à l’imagination incessante – il croise la mystérieuse baronne von Zumpe. Que fait-elle là au côté d’officiers nazis dans un château tout droit sorti des anales de Dracula ?
Un puits de connaissance
Il faut attendre la cinquième partie – La partie d’Archimboldi – pour entrevoir un début de réponse et comprendre que… tout vient pour qui sait prendre le temps de la lecture, accepter des pages qui se répètent, qui lassent ou laissent désabusé. Mais le résultat est là : passionnant, enrichissant car au cours de ce millier de pages, Bolaño parcourt le temps, l’espace : l’Europe, la Russie soviétique et enfin le nord du Mexique. Se dévoile sa richesse littéraire, philosophique confrontée ou confortée par la peinture, la musique ou les voyages.
Des personnages annexes : autant de pierres à l’édifice
Ses personnages annexes, jamais anodins sont autant de pierres à son édifice. Ils le consolident, le confortent. Florita Almada apparaît dans une émission télévisée. Qualifiée de voyante, on fait appel à elle non pour élucider les crimes – des dizaines de policiers n’y arrivent pas mais pour avoir son point de vue. Ce n’est pas une jeune première. Elle a soixante-dix ans. Elle a appris à lire à vingt ans grâce aux enfants dont elle s’occupait. Son mari, maquignon lui ramène des livres. » Une fois, il était arrivé avec vingt kilos de livres. Et elle n’en avait pas laissé un de côté sans l’avoir lu, et de tous les livres, sans exception, elle avait tiré un enseignement. »
La connaissance s’acquiert de multiples façons. Comme Florita Almada – à contrario des universitaires – Archimboldi est un autodidacte qui a fortifié son savoir par un parcours en dehors des clous : le premier livre lu, les notes manuscrites d’Anski, la guerre, les voyages, les échanges : tout cela sans hiérarchie. Par chance, un éditeur passionné, M. Bubis qui n’est pas à la recherche de la notoriété ou de la richesse publie son premier ouvrage. Le succès est limité : trois cent exemplaires. Mais Bubis ne déclare par forfait. Il croit en cet écrivain. Le temps lui donnera raison.
Une œuvre réversible comme les peintures d’Archimboldo
Tête réversible avec panier de fruits : nature morte de fruits peint par Giuseppe Arcimboldo vers 1590.
Le chiffre 2666 ne s’explique pas : il ne correspond pas au nombre de féminicides, il ne fait pas référence à une année future. Par contre la construction narrative s’inspire de la paréidolie : la manière de peindre d’un peintre italien du XXVI ième siècle : Archimboldo. Ce dernier réalise des tableaux réversibles à double entrée qui se contemplent aussi bien d’en haut en bas que de bas en haut.
L’écriture de Bolaño porte cette empreinte. On est rarement dans la certitude, juste dans l’approche, le souvenir, la recherche du mot juste. » De quoi avait peur Ivanov ? se demandait Ansky dans ses carnets. Pas du danger physique, car en tant qu’ancien bolchevique, il avait été souvent sur le point d’être arrêté, emprisonné, déporté, et même on ne pouvait pas dire de lui que c’était un type courageux, on ne pouvait pas non plus affirmer, sans mentir que c’était quelqu’un de lâche et sans tripes. La peur d’Ivanov était de nature littéraire. »
La crainte de l’écrivain : être habité par l’apparence
« C’est-à-dire que sa peur était la peur dont souffre la plus grande partie de ces citoyens qui décident un beau (ou un sale jour) de transformer l’exercice des lettres, et surtout l’exercice de la fiction en partie intégrante de leurs vies. Peur d’être mauvais. Peur aussi de ne pas être reconnus. […] Des peurs irrationnelles, pensait Ansky, surtout si les peureux contrebalancent leur peur avec des apparences. Ce qui revenait à dire que le paradis des bons écrivains, d’après les mauvais, était habité par les apparences. Et que la qualité (ou l’excellence) d’une œuvre tournait autour d’une apparence. «
Un réquisitoire sans faille
Ce livre dépeint l’enfer avec autant de précisions que l’a fait Dante. L’être humain brille rarement par sa générosité ou son intelligence. Que ce soit à travers la guerre – deux conflits mondiaux marquent le vingtième siècle – que ce soit dans des comportements individuels – la question des féminicides, Bolano dépeint des hommes sans âme, sans empathie. A la recherche du pouvoir, du plaisir, de la richesse, l’asservissement de la femme, la mort du prochain font partie intégrante du parcours.
L’homme finit par tout pourrir. » Il parle des jeunes juifs russes qui ont fait la révolution et qui maintenant (ceci est probablement écrit en 1939) sont en train de tomber comme des mouches […] Il mentionne des noms […] Ensuite quelques pages plus loin, il les mentionne à nouveau. Comme si lui-même craignait de les oublier. Des noms, des noms, des noms. Ceux qui avaient fait la révolution, ceux qui allaient tomber dévorés par cette même révolution, qui n’était pas la même mais une autre, non pas le rêve mais le cauchemar qui se cache derrière les paupières du rêve. »
Traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio
Éditions de l’Olivier
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Un pays de neige et de cendre
Ce roman Un pays de neige et de cendre tout en douceur n’occulte pas la douleur née d’une histoire difficilement acceptable. Jusqu’où l’oubli peut-il être tolérer ? Jusqu’où la culpabilité ou la responsabilité individuelle dans une histoire collective peut-elle être excusée ? Telles sont quelques-unes des interrogations philosophiques que pose la narratrice.
Écrit en deux temps complémentaires en alternance d’un chapitre à l’autre, le récit se déroule pendant la seconde guerre mondiale en 1944 mais aussi un peu plus tard en 1947. Ce laps de temps assez court permet à l’autrice de faire perdurer les personnages, de les faire se confronter sans s’affronter, sans se rejeter même si les circonstances auraient pu les y contraindre.
Inari et Enontekiö
Les faits se déroulent en Finlande à Inari : un territoire au bord de l’arctique conquis par l’Allemagne Nazie. Les armées Hitlériennes, en s’appuyant sur ceux qui désiraient construire la Grande Finlande visent à contrer les avancées russes. Dans cette région glaciale et désertique, les Nazis ont érigé des camps de prisonniers de diverses nationalités : Ukrainiens, Soviétiques, Serbes. S’y côtoient aussi des juifs, des communistes et des allemands déserteurs. Les camps pullulent. Souvent, les gardiens sont des finlandais.
Inari – le lieu du camp de prisonniers – est en fait le journal que tient un jeune interprète, Väinö Remes. Dès son arrivée, il constate des conditions de détention terribles : le froid, la faim, les exécutions sommaires pour tous ceux qui font des tentatives d’évasion ou essaient de se rebeller. «Impossible de décrire ce camp sans en mentionner la pestilence. Malgré la froideur de l’hiver, un souffle macabre règne partout. […] Les hommes dormaient côte à côte, les uns attachés à des fers, les autres entre eux. Il n’y avait même pas de feu dans le foyer, malgré le froid glacial. » Par contre ceux qui veillent et gardent les prisonniers sont mieux lotis. Pour échapper à des conditions de vie extrêmes, les gardiens – des locaux – se dispensent d’avoir des états d’âme ! « Hänninen a insisté : je devrai toujours me confronter aux ordres, et je suis subordonné aux Allemands ici, non seulement en qualité d’interprète mais aussi de gardien. »
Inkeri Lindqwist et Bigga-Marja
Trois ans plus tard, Inkeri Lindqwist depuis Helsinki se rend dans le village d’Enontékiö. A la recherche de son mari qui a disparu pendant la guerre, en s’installant dans une maison qu’elle a achetée à Piera, elle entend savoir ce qui est arrivé à son époux. Journaliste, photographe renommée, Inkeri a longtemps vécu en Afrique avec son mari. Elle accepte de garder Olavi Heiskanen comme locataire. Il se justifie. « On a une pénurie de logements. […] La guerre a tout détruit. Personne ne trouve de place. » Que cachent Olavi et Piera, déjà âgé qui élève sa petite-fille Bigga-Marja : une same cultivée qui outre son dialecte parle plusieurs langues ?
Des questions en suspens
Un secret les lie. Mais lequel ? Est-ce en rapport avec son mari disparu ? Inkeri s’interroge et interroge. Ses questions restent en suspens avec des réponses évasives. Si on ne la rejette pas on l’esquive. Lorsqu’elle retrouve une photographie que son locataire tentait de faire disparaître, elle a confirmation de ce qui l’a amenée en ces lieux. « Deux mois plus tôt, elle avait appris l’existence de camps de prisonniers, par-là, pendant la guerre. Elle jeta un nouveau coup d’œil à la photographie. [ …] et cacha rapidement le cadre sous son bras. »
Tout en menant sa quête, elle s’investit dans le village où elle donne des cours d’art. Bigga Marja une de ces élèves se passionne pour la photographie. Non seulement, elle veut apprendre mais elle exige qu’Inkeri la respecte et la considère non pas comme une Same – une minorité ethnique – mais comme son égale. Face à Inkeri, elle se rebiffe. Inkeri proserait-elle à une finlandaise d’aller poursuivre ses études dans une école same ?
Des camps de prisonniers : des camps sans contrôle
Que s’est-il passé dans les camps de prisonniers ? « Quand de nouveaux prisonniers arrivent, nous vérifions leurs origines et déterminons leur race, séparons les éléments indésirables à éliminer le moment venu, et sélectionnons les individus à interroger. »
Grâce au journal de l’interprète, nous savons que Kalle, le mari d’Inkeri a officié dans le camp. Qu’il bénéficiait de certains privilèges. Pourquoi ? « Grâce à lui, nous recueillons des renseignements importants sur les nationalités qui nous arrivent. De plus, il donne un coup de mains pour les mesures. Lorsque le médecin est ici avec son assistance, les mesures sont de son ressort ; le reste du temps, elles nous incombent aussi. Je n’avais jamais fait ce travail, c’est répugnant. »
Sans dévoiler la suite du roman, le mot mesures met sur la piste : les nazis pratiquaient ce genre d’approche. Savoir qui était juif, déterminer les critères génétiques d’une race pure ou au contraire sélectionner et éliminer les races mineures.
Dans ces camps, loin de tout regard ou de toute intrusion possible, le pire a été commis, des expériences sur les prisonniers ont été menées. Inkeri en a bien conscience mais doit-elle arrêter sa quête ou au contraire aller jusqu’au bout de la connaissance d’un fait : une ignominie permise et justifiée en temps de guerre par une idéologie totalitaire dont les racines ne sont toujours pas éradiquées.
De neige et de cendres de Petra Rautiainen
traduit du finnois par Sébastien Cagnoli
Éditions Points
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Là où sont les oiseaux
Ce roman part doucement. Enfin presque puisque en prologue, l’autrice met en scène le suicide du gardien de phare de Kjeungskajaer, ne supportant plus la solitude après le décès de sa femme. Il faut le remplacer. Mais ce travail astreignant – vingt-quatre sur vingt-quatre – il s’agit en cas de mauvais temps d’entretenir la flamme de la lanterne afin d’alerter les navires, implique de vivre dans ce phare perché sur un ilot, qui n’est accessible que par barques et encore si le temps le permet. Seul, un homme marié – car son épouse l’aidera à supporter la pénibilité et les longues heures solitaires, peut prétendre à cette fonction, bien payée.
Johan et Marie
Or Johan a besoin d’argent. Cet adolescent sensible a perdu son père qui laisse sa famille sans ressources. Johan, bien que rêvant de rejoindre l’Amérique avec Hannah dont il est follement amoureux ne veut pas laisser sa mère démunie. Cet emploi de gardien de phare serait la solution. Il lui faut se marier. Il ne peut épouser Hannah, mère de Lillen et sans aucun bien. Sa mère ne l’accepterait pas. Il choisit Marie, la fille du pasteur. Celle-ci accepte d’emblée l’idée. Pourquoi serait-on tenté de se demander ? Quel secret cache Marie alors que son mari ne pense qu’à rejoindre Hannah dès qu’il le peut ? « Même après la noce, Hannnah et Johan avaient du mal à se passer l’un de l’autre. Ça n’avait rien avoir avec un adultère, se disait-il pour se disculper. S’il la voyait, c’était par nécessité et pour le bien de tous. Elle était son refuge. »
Au dernier moment, il renonce à partir vers l’Amérique pour ne pas abandonner sa mère alors qu’il n’a aucun remords vis-à-vis de Marie enceinte de Darling. Hannah disparaît. Tout le village la croit morte et c’est sa sœur, Karen, employée de ménage chez le pasteur qui recueille Lillen. On ignore qui est le père. Hannah entretient le mystère. Johan se réfugie dans la pièce de garde, tout en haut du phare, désespère, pleure son amour perdu. Il semble inconsolable.
Rang après rang
Et c’est là toute la force de ce roman, tout en finesse qui se découvre au fil de l’eau, comme un ouvrage de tricot qui prend forme rang après rang. Chaque personnage – Johan, Marie puis leur fille Darling – narre son vécu, dans des chapitres qui leur sont dédiés. Petit à petit, l’inimaginable voire l’indicible arrive. Les drames liés à la promiscuité, aux pulsions de chacun surviennent comme autant de faits inéluctables.
Grâce à ces récits qui s’entrecroisent, l’autrice nous enferme au cœur de la passion amoureuse ou de la haine qu’engendrent des abus physiques, sexuels. Alors que ce microcosme semble équilibrer, seul l’égoïsme guide chaque vie. De là, à envisager le pire et à chavirer dans l’abject, il n’y a qu’un pas que chaque personnage malgré des côtés attachants franchit. Comme Johan, Marie, Darling fait face à ses propres démons. « Le matin, elle avait du mal à trouver une bonne raison de se lever. Elle était dégoûtée par elle-même, dégoûtée par son père, dégoûtée par le veau, horrifiée à l’idée d’aller sur la côte, où elle risquait de tomber sur Frederik. » Chacun cherche la rédemption à tout prix.
Darling
L’action se situe dans la contrée côtière d’Uthaug : un village de Norvège où tout le monde se connaît. À côté des personnages principaux Johan, Marie et Darling se juxtaposent des personnages tout aussi extraordinaires ! Valdemar, le petit frère de Darling, qu’elle adore malgré son handicap mental et physique se prend pour une vache. Le puissant propriétaire fermier Fede abuse de ses employées, sans remords. Dès qu’il arrive avec son violon et joue Liebesleid, c’est mauvais signe pour elles où elles déguerpissent, sinon ils les violent. Tout le monde le sait, tout le monde laisse faire : même le pasteur qui passe l’éponge contre une obole. « Peut-être, soupira le pasteur. Est-ce qu’on ne pourrait pas se contenter d’un arrangement : vous payez et on n’en parle plus. À condition qu’ensuite, vous décidiez de vous maîtriser. »
Gudrun
L’arrivée de Gudrun, venue du Danemark pour donner des leçons particulières à Darling est comme une bouffée d’oxygène. Vive, libre, drôle, l’eau de vie que distille son père apportée en cadeau délie les âmes, réchauffe les cœurs, permet enfin à la joie d’étinceler sur le phare. Gudrun séduit ses hôtes par sa bonne-humeur et sa franchise de ton. Mais l’éducation de Darling achevée, elle doit repartir chez son père.
Darling a grandi : celle qui passe pour la plus belle fille d’Ordlang se méfie de Frederick, le fils de Fede qui l’a violée alors qu’elle n’était pas pubère. « Et puis, emportée par le tourbillon de la vie, elle avait cessé de songer à tous les problèmes qu’elle avait laissés derrière elle. Au fil des jours, elle s’était sentie plus forte. Les gens d’Orland, elle avait fini par les considérer comme des ploucs ignorants qui se complaisaient dans la bêtise. Pourtant, à chaque pas qui la rapprochait de la ferme, elle redevenait la petite Darling, fille du gardien de phare. »
Ainsi s’enchainent les récits de plusieurs vies qui se chevauchent dans un paysage grandiose bien qu’austère et difficile comme le quotidien de ceux qui y demeurent avec à l’horizon la liberté d’être soi, y compris au détriment des autres, de ses proches.
Là où sont les oiseaux de Maren Uthaug
traduit du danois par Françoise et Marina Heide.
Éditions Totem
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Terre des affranchis
Étrange histoire que celle de Victor et de sa famille. D’abord, il y a le père, Tudor Luca, handicapé suite à un accident du travail à la mine : une véritable brute qui martyrise son fils Victor, maltraite sa femme Ana et sa fille Eugenia « Chacun savait que le vieux mineur faisait régner une véritable terreur sur sa famille. Son souffre-douleur était son fils, Victor. La moindre occasion était prétexte pour le battre. »
Et puis, à l’instar de Tudor, Nicolae Ceau escu qui prend le pouvoir en 1965 bâillonne son peuple, impose sa poigne de fer et dans une Roumanie très catholique ordonne la chasse des prêtes orthodoxes – à noter que ceux-ci ont le droit de se marier. Difficile de museler les consciences ! Les habitants du village Moldave de Slobozia ne renoncent pas à leurs croyances qu’elles soient païennes ou chrétiennes. « Chaque dimanche matin, ainsi que tous les jours de fête, Ana, Eugenia et Victor se rendaient à la paroisse pour assister à de longues liturgies. » Le prête Ilie Mitran a « une réputation de sainteté. »
La fosse aux lions
Victor, solitaire devient une vraie force de la nature : on le surnomme Bœuf muet. Personne ne le côtoie. Il en souffre. Il se réfugie souvent dans la forêt près d’un lac La fosse aux lions qui Victor en est persuadé le protège. C’est là que dans un instinct de survie qu’il a assassiné son père. C’est aussi là que pris une pulsion violente, il étrangle Anita parce qu’elle a refusé son invitation à être sa cavalière lors du prochain bal. Il ne voulait pas faire le mal mais il l’a fait.
Simion Piop, l’unique policier du village ordonne la recherche de l’assassin. En vain « Arrivés au lac, les chiens se mirent à aboyer bruyamment en s’agitant comme des fauves. Ils sentaient la présence de Victor, car le garçon en cavale était là, tout près de la rive, allongé sous les branches. […] Les animaux semblaient pétrifiés. Quelque-chose les empêchait d’avancer plus loin. Les chiens grognaient tout en reculant. Le lac les repoussait. D’une manière irrésistible, La fosse aux lions protégeait Victor de ses poursuivants. »
Deux fois criminels
Que va devenir Victor, deux fois criminels ? Sa mère et sa sœur ne l’abandonnent pas. Un mystérieux Ismaïl, le tzigane – à la fois sorcier et chaman – par son silence lui apporte son soutien. « Mais Ismaïl était dans la forêt comme un moine dans son cloître. Jamais il ne livrait ses secrets. » Suite à une confusion, on annonce la mort de Victor. Victor le bucheron quitte son repaire dans la forêt et retourne dans sa ferme où il vivra en catimini.
En pleine éradication de la pensée religieuse – le régime communiste ordonne la destruction de ses ouvrages et n’hésite pas à assassiner les prêtes orthodoxes, Ilie Mitran lui confie une mission. Pour son expiation, il recopiera les livres saints que la dictature de Ceau escu veut détruire. Victor s’acquitte de sa tâche avec application et dévotion. Cela suffira-t-il à le sauver de ses démons ? Victor pourra-t-il échapper à son destin et obtenir son expiation afin d’aller au royaume des cieux ? Que vient faire Daniel, mystérieux étranger qui vit dans l’austérité la plus totale près de La fosse aux lions ?
Le mystère se complexifie : les disparitions s’enchaînent. Alimenté par les inquiétudes des villageois, la tension augmente. La folie destructrice guette. Excédés, n’écoutant que leur instinct de survie, ils veulent faire vengeance eux-mêmes.
Dans ce récit épique où les personnages apparaissent au fil du temps qui avance, Liliana Lazar dans une écriture poétique mêle croyances locales : les moroï – les âmes des défunts venues persécuter les vivants – et les croyances religieuses. Les unes n’empêchent pas les autres. Les pensées des villageois oscillent des unes aux autres. Dans cet univers restreint, l’intrigue s’enchaîne comme dans un roman policier avec des rebondissements surprenants qui signent la finesse et l’intelligence de cette autrice roumaine qui écrit en français.
Terre des affranchis
De Liliana Lazar Editions Babel
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