Murumbi, le livre des ossements

 

Murumbi, le livre des ossementsMurumbi, le livre des ossements oscille entre essai et roman. Ce livre magnifique à l’écriture limpide détaille le déroulement du génocide perpétré  en 1994 au Rwanda. Jusqu’en 1948, la question génocidaire¹ n’a guère fait l’objet de préoccupation et n’a guère occasionné de véritable intérêt. Pourtant, des exterminations de peuples ont marqué l’histoire. Dans son essai Le rêve mexicain ou la pensée interrompue Jean-Marie Le Clézio dépeint la destruction  par les conquérants espagnols des populations amérindiennes. Les colons ayant foulé le sol de l’Amérique du Nord n’hésitent à décimer les indiens dont ils veulent s’accaparer les terres. Ils éradiquent de la même manière bisons et êtres humains dans les intérêts de la civilisation dominante, dominatrice. Ces génocides-là jamais condamnés ont été légitimés. Et pourtant, il y a bien eu un massacre massif des populations autochtones.

Le nazisme et la mise en place de camps de concentration pour anéantir la population juive d’Europe fait renaître la justesse de ce terme tout en révélant la réalité et la barbarie qu’il recouvre. À la suite de l’holocauste s’ouvre un droit à la reconnaissance de ce crime.  Le génocide est bien un moyen d’éliminer à jamais des peuples qui gênent, ceux que l’on déteste ou ceux dont on veut s’approprier les biens.

Du prétexte au passage à l’acte

6 avril 1994 : l’assassinat du président du Rwanda sert de prétexte pour le passage à l’acte. Chacun a un transistor collé à l’oreille. La radio dit : « Mes amis, ils ont osé tuer notre bon président Habyariman, l’heure de vérité est arrivée.»″ Des casques bleus belges tués, la Belgique se retire. La France se félicite du fait que le FPR – Front Patriotique Rwandais un mouvement d’opposition qui prépare la guérilla – ne passera pas. Ses militaires et fonctionnaires encouragent le passage à l’acte : « Muhere iruhande. » Littéralement : « commencez par un côté. »

Boubacar Boris Diop met en scène l’atrocité : les prémices à travers le ressenti de Michel Serumundo, puis le déroulement et enfin l’intensité de l’orgie meurtrière. Un char de la garde présidentielle était en position à l’entrée de la gare. Un des trois soldats en tenue de combat m’a demandé poliment ma carte d’identité. Pendant qu’il se penchait pour lire, j’ai suivi son regard. Ça n’a pas loupé : la première chose qui les intéresse, c’est de savoir si vous êtes censé être hutu, tutsi ou twa.

Des centaines de cadavres

Les témoignages des personnages dont certains n’apparaissent qu’une seule fois s’enchaînent. Avec précision, l’auteur décrit comment le Rwanda sombre dans la nuit, la folie destructrice. Jessica raconte ″Près de Kiyovu, je vois des centaines de cadavres à quelques mètres d’une barrière. Pendant que ses collègues  égorgent leurs victimes ou les découpent à la machette tout près de la barrière, un milicien Interahamwe vérifie les pièces d’identité. Jessica, tutsi membre du FPR,  grâce à ses faux papiers échappe à la mort. Le génocide durera trois mois durant lesquels huit cent mille tutsi seront assassinés.

L’innocent ne meurt pas. Il se repose

Quatre ans plus tard, en 1998, Cornelius Uvimana – parti faire ses études en Nouvelle Djibouti  – revient  au pays. Ses amis d’enfance l’accueillent  dont Jessica. Ce médecin trentenaire part à la recherche de la vérité. Il essaie de comprendre. De Kigali à Murambi, il chemine sur les traces des crimes, en suit les méandres nauséabonds jusqu’à ce musée où s’entassent des os de crânes, des squelettes.  À l’intérieur de la paroisse, Cornelius vit pour la première fois les cadavres des victimes du génocide. Sur deux longues tables, dans une hutte en paille rectangulaire, étaient exposés des restes humains : les crânes à droite et divers ossements à gauche. Sur un bout de papier accroché à un petit bouquet de fleurs, quelqu’un avait écrit à la main : « L’innocent ne meurt pas. Il se repose.»

Plus aucun lieu de refuge

Les chiffres sont impitoyables. Les faits aussi. Dans cette haine déferlante, dans cette chasse à l’autre rien n’arrête le rouleau compresseur qui s’est mis en route. Les écoles, les églises ne sont plus des lieux de refuge. Un des bourreaux Aloys Ndasingwa raconte. À l’aube, nous avons commencé à installer le premier cordon autour de l’église Nyamara. Les milliers d’Inyenzi qui se sont réfugiés dans cette Maison de Dieu pensaient que nous n’oserions jamais les attaquer. Ces cancrelats ne vont pas tarder à savoir qu’il ne faut jamais prêter de bonnes intentions à son ennemi… Les soldats ont balancé des grenades et tiré plusieurs rafales d’armes automatiques dans le tas. Ensuite, ils nous ont fait signe d’y aller. Les gens courraient dans toutes les directions. Ils étaient très nombreux : vingt-cinq mille ou trente mille ? Je n’aurais jamais cru que l’église de Nyamara pouvait contenir autant de monde.″

Jusqu’à tuer les membres de sa propre famille

Écrit avec justesse – chaque mot compte – ce livre bâti comme une pièce de théâtre – un récit à postériori bouleverse et interroge. Des êtres qui vivaient ensemble malgré des dissonances en arrivent jusqu’à tuer leurs voisins ou les membres de leur famille. Au nom de quelle supériorité ? Et pourtant cela se fait aux vues et au su de tous, sans que cela ne fasse réagir outre-mesure.

Une pensée pertinente

″Le débat sur la complicité de génocide de l’État français s’est déplacé du terrain de la spéculation pure vers celui des faits. Sans l’avoir prévu, Paris s’est trouvé obligé de renoncer à son système de défense habituel. Du jour au lendemain, il n’a plus été possible de jouer les faux naïfs à l’instar de Mitterrand s’écriant à Biarritz : « Que peut bien faire la France quand des chefs africains décident de régler leurs problèmes à la machette ? »″

Dans la quatrième de couverture une phrase précise : Le roman de Boubacar Boris Diop nous éclaire sur l’ultime génocide au XXe siècle.″ Comme on aimerait que sa pensée si pertinente, sa réflexion sans concession à la recherche d’une vérité difficile puisse être entendue. Après une histoire pareille, tout le monde est, de toute façon, un peu mort. Il restait peut-être moins de vie dans les veines de l’inconnue que parmi les ossements de Murambi.″ Comme le clame Toni Morrisson : « ce roman est un miracle »

Combien de morts innocents pour panser les plaies ?

Mais en lisant ce livre, je ne peux pas ne pas penser à ce qui se passe actuellement en Palestine. La volonté d’Israël d’éradiquer le Hamas, encouragée par nombre d’états, ce droit à se défendre n’ouvre-t-elle pas une porte vers un génocide ? Combien faudra-t-il de morts palestiniens pour panser les plaies des victimes ? Des hôpitaux sont bombardés, détruits. Un peuple est affamé. L’ONU, quelques pays mettent en garde, alertent. En vain, ils parlent à des sourds. Surtout n’est-ce pas trop tard pour enrayer la volonté destructrice d’un pays meurtri ? Ne gagnerait-il pas à faire preuve de discernement afin de dissuader les partisans de la violence extrême ? Où que l’on regarde – que se soit vers l’Ukraine ou le Moyen-Orient – il semble que l’histoire se répète inlassablement.

Murambi, le  livre des ossements de Boubacar Boris Diop

Éditions de poche Zulma

¹ « Il convient de souligner qu’un génocide n’est pas qualifié comme tel en raison du nombre de morts, mais sur une analyse juridique de critères définis à l’époque par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948 de l’ONU. Cette convention définit qu’un génocide est « commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel. » Extrait de Wikipédia.

 

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