Pour qui lit des romans policiers, Olivier Truc, auteur du livre Le cartographe des Indes Boréales n’est pas un inconnu. Il a fait valoir son talent avec la police des Rennes (Le dernier Lapon, Le détroit du loup et La montagne rouge). Les policiers des rennes officient en Laponie sur de vastes territoires. Les rennes n’en connaissant pas les frontières : des conflits s’ensuivent entre éleveurs et contraintes légales qu’ils sont sensés connaître. Olivier Truc démontre la complexité de concilier des ressources ancestrales avec les impératifs économiques ou politiques dont le but ne vise pas toujours l’intérêt de l’être humain mais plutôt les profits à en retirer.
Les besoins des Sami élevant des rennes ( qui ont droit aux primes Pac ) s’opposent aux enjeux géopolitiques de plus grandes puissances. En effet, dans ces régions excentrées, les richesses pétrolières ou minérales attirent des exploitants peu scrupuleux. Face à de tels mastodontes, les peuples autochtones peinent à faire valoir leurs droits, démunis qu’ils sont de tous papiers officiels, ayant privilégié la tradition orale. Même si Le cartographe des Indes Boréales s’inscrit quelques siècles plus tôt au XVIIe siècle : les enjeux – préludes aux problématiques contemporaines – n’en sont pas moins similaires.
Cartographier pour légitimer
En 1628, de puissantes nations européennes lorgnent sur la Laponie – une région libre, presque inconnue si ce n’est des chasseurs de baleines, comme Paskoal Detchverry. Pour gagner sa vie, celui-ci s’aventure dans ces eaux glaciales – loin de sa ville natale, Biarritz. La graisse de baleine était prisée et cotée car elle servait de combustible pour l’éclairage des villes. Et oui ! avant le pétrole il y avait la graisse de baleine ! Izko, son fils avec son ami Karmelo s’entraînent dur au lancer de harpon afin d’exercer le même métier que son père.
Mais la visite de Pierre de Lacre, un personnage trouble en décide autrement. «Cet homme qui passait son père à la question et usait d’un ton autoritaire ne lui disait rien qui vaille.» En effet, ni son père ni sa mère Alaia ne s’opposent à la décision du puissant visiteur d’envoyer Izko dans la forteresse de Sagres au Portugal pour y apprendre la cartographie. Ayant noté le don d’observation du jeune garçon – début de la trame romanesque de ce roman – Pierre de Lacre veut en faire un espion au service de la France.
Ce fil à la patte n’est pas prêt de se dénouer : la mort de ce personnage de mauvais aloi ne libère pas le jeune-homme : le secret qui asservit sa mère et son père a été transmis au tout aussi nauséabond Jacques de Mons.
En quête de richesse
Tout juste âgé de 14 ans, à regret, Izko délaisse sa famille, son ami d’enfance Karmelo. Commencent ses premiers déboires ainsi que l’apprentissage de la solitude et de la souffrance. Heureusement tous les hommes ne sont pas mauvais. Malgré bien des obstacles et des défiances, Izko devient un cartographe recherché tant par les Suédois – il est l’ami de la future reine Kristina, le seul à pouvoir la faire rire – que par les Néerlandais ou les Français qui entretiennent des alliances fluctuantes par temps de guerre. En quête de richesse, tous ces pays rivalisent en particulier quand arrive la rumeur que du minerai d’argent aurait été découvert dans les Indes Boréales.
«Les maîtres des mines ont identifié de la galène argentifère, il y a du plomb et bonne quantité d’argent. De l’argent en quantité. C’est à qui exploitera et s’appropriera cet espace. Le rôle du cartographe – qui fixe les frontières sur papier et les légitime – est primordial. « Olof Tresk avait chargé Izko de relever les cours d’eau. Il s’y employait avec sa boussole, comme on le lui avait enseigné à Lisbonne. Pinnule du Sud tournée vers lui, l’autre orientée vers un rocher pointu et isolé dans un coude, Izko reporta le nombre de degré marqué sur la boussole sur son cahier et continua ainsi, progressant de rocher en arbuste.»
Torturer – asservir
Les Suédois en première ligne entendent s’accaparer ces terres. Ils ont aussi besoin d’argent. Si la future reine Kristina – en proie à des doutes religieux veut se convertir au catholicisme – ne cherche pas la gloire ou la richesse, il n’en est pas de même des puissants luthériens qui l’entourent. Paulinus Lenaeus évêque ou Carl Fontanus pasteur ne consentent aucune concession que ce soit face aux catholiques comme Izko considéré comme un mécréant ou face aux croyances chamaniques qui guident les peuples lapons. Se dessine une double concurrence : politique et religieuse.
La scission de l’église entre catholiques et protestants n’incline pas à la tolérance. Le recours à la torture se banalise. « Le pasteur se déchaîna. D’un simple bâton, il tira une multitude d’options. Son imagination s’emballa. Il commença par l’enfoncer dans le gosier de Clemet. Sa gorge se tendit frénétiquement pour rejeter le bout de bois que le pasteur maintenait à deux mains. Son hurlement n’était qu’un gargouillis qui dépassait à peine de ses dents qu’il enfonçait dans le bois pour en bloquer la progression.» Chacun se tient droit dans ses bottes, persuadé de détenir la parole de la volonté divine. Il n’y a pas de compromis possible. C’est à qui sera le plus coercitif.
La torture au quotidien
Si l’inquisition semble s’achever avec toutes les horreurs et les injustices qu’elle a engendrées – le destin d’Izko Detchverry en subit encore les conséquences – l’hégémonie totalitaire des luthériens qui ne batifolent pas avec la doctrine religieuse n’est pas moins cruelle. Intolérante, persuadée de sa légitimité, elle n’accepte aucun dilemme et entend bien convertir à sa doctrine les âmes impies en l’occurrence les lapons en détruisant tous leurs objets sacrés et leurs sites d’offrandes.
« Pontanus plongea un couteau posé près du foyer et le planta sur la peau qui tendait le tambour. Des cris s’élevèrent sous la tente, certains lapons se mirent à se taper la tête et à gémir. Les yeux du vieux noaidi roulaient, il paraissait paralysé par la brutalité du geste de Pontanus. Ce dernier lacéra le tambour jusqu’à ce que les lambeaux ne tiennent plus que par un fil…Pontanus d’un geste ample et lent, brandit le lambeau et le déposa sur les braises.»
Une foi impitoyable
C’est toute la force de ce livre que de plonger le lecteur dans une histoire religieuse qui ne se permet aucun frémissement, aucune remise en cause. La foi justifie tout et la conversion des impies passe par la violence, la torture, les destructions physiques et psychologiques des femmes et des hommes ayant choisi une autre spiritualité. Aucune compassion n’émane de ceux qui pensent détenir la vérité divine. Mais les choses ont-elles tellement changé ?
Au delà de l’histoire attachante et tourmentée d’Izko Detcheverry, se dévoilent les mœurs de cette époque. Les jeunes filles doivent alors obéir à leurs pères. Ainsi Frederik Ekeblad choisit Carl Pontanus devenu évêque comme mari pour son aînée Lena. A la mort de celle-ci, Pontanus épouse sa sœur cadette Anna dont Izko est amoureux. L’évêque cruel et ambitieux sait alors qu’il peut tout obtenir d’Izko : Anna étant son otage.
Outre un contexte historique documenté, les périples donnent lieu à de magnifiques descriptions. « Depuis ses premières expéditions vingt-cinq ans plus tôt, Izko aimait cet endroit précis qui d’un côté dominait la vallée d’où ils venaient et de l’autre la plaine et la mer vers laquelle ils se dirigeait. La neige avait complètement disparu. Il apercevait le golfe de Botnie d’un bleu-vert calme. De la fumée s’échappait des cheminées là-bas. Il restait deux bonnes heures de marche pour arriver sur la berge d’où ils embarqueraient jusqu’à la petite cité du Nord.»
Résister c’est être libre
Malgré la torture, les années passées en prison, Izko ne plie pas. En dépit de ceux qui veulent faire de lui l’esclave de leurs ambitions, Izko ne se renie pas ! Que ce soit dans sa jeunesse ou dans ses plus vieux jours. Fidèle à ses engagements et à ses croyances, avec ses amis lapons : Sahkar, Aslak Issat, il résiste pour garder sa liberté de penser. Dans cette lutte pour la protection d’une culture ancestrale, le rôle des femmes lapones Darja, Aila n’est pas mineur. Elles ne bradent pas leur liberté, ne se laissent jamais acheter. Au contraire, elles font face à leurs ennemis avec courage, détermination.
Des prisons loin d’être vides
Avec Le cartographe des Indes Boréales, Olivier Truc a écrit une œuvre magistrale, contemporaine. La liberté de pensée même contrainte par la prison ou la torture ne faiblit jamais, ne faillit pas. Elle reste le leitmotiv de la vie quelles qu’en soient les conséquences. Du XVIIe siècle au XXIe siècle, il reste bien du chemin à parcourir au regard de ce qui se passe encore dans trop de pays. Les mêmes œillères se perpétuent. Souvent au détriment des femmes mais elles s’étendent aussi à l’encontre de tous ceux qui n’acceptent pas les injustices. Les prisons ne sont pas prêtes de se vider.