Confessions d’outre-tombe : quelques extraits

Charles Chiffonier enquête en Périgord noir, à Sarlat-la-Canéda

Charles Chiffonier enquête en Périgord noir

Charles Chiffonier est un détective privé pugnace, à défaut d’être bien organisé. Son absence d’anticipation, son manque de logique lui occasionnent maints déboires qui n’enrayent cependant pas sa détermination dans la recherche d’une vérité détournée. Cette quête sollicitée par un client déconcertant, vraiment pas comme les autres, l’amène à fouiller dans les secrets d’une famille, les Grunier. De fil en aiguille, Charles Chiffonier, sachant tirer parti des rencontres inattendues – Odile et Victor – que fait naître son enquête, réécrit en quelque sorte, une autre histoire. N’étant pas du goût de certains héritiers de la famille Grunier, elle pousse un assassin sans état d’âme, quand il s’agit de préserver ses acquis, aux meurtres des détenteurs devenus gênants, d’une partie de la vérité…

 

Extraits courts :

« Entre deux séances de poses de voliges, histoire de reposer mon dos et le chasse-clou, je guettai ma boîte aux lettres électronique. Claude-1072 restait muet, ne donnant pas suite. J’étais déçu, après avoir été alléché par cette enquête qui m’aurait sorti d’une routine qui commençait à me lasser. »

« Commerçants en noix, comme des écureuils, les Grunier amassèrent une jolie fortune qui fit d’eux parmi les habitants les plus prospères de cette petite ville. J’avais commencé à me renseigner. »

« Ils m’ont toujours mis à l’écart de leurs jeux, puis de leurs vies. Ils ne m’aimaient pas. On me surnommait « Le Vilain Petit Canard ». J’étais singulier, atypique. » 

« Je me tourne vers Odile qui a lu en même temps que moi. Ses yeux brillent d’émotion. Elle est très jolie : un visage rond, joufflu, tout en douceur dans les formes et la texture de la peau ; un regard perçant, bleu gris, et de longs cheveux blonds en cascades bouclées sur les épaules. »

Extrait courts de Confessions d'outre-tombe« Lucien est un artiste peintre sculpteur de grand talent : ses créations commencent à être reconnues. Cela ne l’empêche pas de continuer à vivre comme il a toujours vécu, chichement et en dehors de la société. On appelle les gens comme lui des marginaux parce qu’ils ne sont pas comme les autres ! Je l’estime beaucoup : un ami, presque un frère. Il vit dans une ancienne grange isolée au milieu d’un bois sur la commune de Vitrac : un petit village à proximité de la Dordogne. »

« En Périgord, la nature domine encore. Partout, elle palpite. La campagne est si belle. Regardez ces forêts : elles flamboient. Et bientôt elles seront orphelines, ensommeillées jusqu’à leur réveil printanier qui étonnera par sa beauté. Il offrira alors d’autres lumières, d’autres sensations. C’est comme un rêve qui ne s’achève pas, qui chaque année revient plus beau, plus magique avec ses couleurs et ses caprices. Je ne m’en lasse pas. Comment peut-on préférer la ville si déshumanisée où tout semble gris et bruyant ? J’ai besoin de sentir les pulsations de la terre, l’hiver quand elle craque sous le gel, l’été quand sous le fléau du soleil, déshydratée, elle se ride. J’aime aussi entendre le chant des oiseaux, voir les prairies se couvrir de fleurs ou les terres juste labourées comme en cette saison. J’ai beau connaître ces paysages, je suis toujours émerveillée. »

Une ruelle typique de Sarlat-la-Canéda« Pourquoi m’avoir raconté cette histoire de livre ? Je sais qui vous êtes, Charles Chifonier. Un beau nom qui sonne bien pour un détective privé. Avec deux ou trois clics sur internet, on apprend pas mal de choses. Quelle est la véritable raison de votre venue ici, dans ce beau pays si tranquille ? Vous savez, le handicap que j’ai depuis la naissance m’a appris à sentir, à observer, à être intuitive bien plus que ne le sont les gens en général. Quand vous m’avez appelée, j’ai su que vous ne me disiez pas toute la vérité. Vous n’êtes pas obligé de me répondre. Mais ce mensonge m’embête vis-à-vis de mon père. Je n’ai pas osé lui dire ce que je savais sur vous. « 

« Ma mère nous regarde du coin de l’œil, évitant de se mêler de notre conversation, l’hypocrite ! qui, une fois Sacha partie, voudra savoir de quoi nous avons parlé. Je sais bien qu’elle rêve de me remarier. Elle aurait pu trouver moins bien. Mais j’ai la tête ailleurs : je pense à Odile, devenue en quelques heures, une amie. »


Extraits longs : Lucien Poiron – artiste peintre

 » Nous voici dans un autre univers. Hors monde contemporain et hors mode, où s’imbriquent verdure, bois, pierre et tissu ; une ancienne grange qui ne jouit ni de l’électricité, ni de l’eau courante et encore moins du téléphone. Lucien Poiron nous reçoit dans la salle de vie, tout en longueur, avec, encore fixées aux murs latéraux, les mangeoires en bois, lustrées à force d’avoir été polies par les cous des moutons. Il vit dans un confort primitif qui me stupéfait – une table, deux bancs, et une cuisinière à bois – à la fois source de chauffage et point de cuisine. Pas d’autres meubles. La vaisselle, quelques pièces rudimentaires, s’empile sur des étagères en pierres, incrustées dans le mur. L’évier, une simple roche calcaire, creusée en son cœur, est alimenté en eau de pluie : un broc et une cuvette reposent à côté de frustes et rustiques nécessaires de toilettes.

D’étranges sculptures, émergeant directement de troncs d’arbres, morcellent l’espace qui se remodèle. Des tissus peints recouvrent en partie les murs, enduits d’un mélange grossier de chaux et de sable non raffiné. Lucien Poiron, lui-même, paraît émerger d’une autre époque : cheveux longs argentés, bouclant naturellement, barbe hirsute encore brune, moustache à la gauloise bien drue. Vêtu à l’ancienne d’un pantalon en toile épaisse, trop large pour ce corps frêle, retenu par des bretelles de coton qui reposent sur une chemise en flanelle au motif écossais, comme en portent les bûcherons, il se dégage de lui une harmonie inhabituelle qui surprend. On se sent attiré vers lui, vers cette personnalité stupéfiante. Petit, malingre, osseux il semble près de vaciller tandis que son terne regard bleu-nuit fuit celui de son interlocuteur, s’animant seulement lorsqu’il évoque ses sculptures et ses peintures dont je n’arrive pas à saisir, pour la plupart d’entre elles, ce qu’elles symbolisent.
C’est Odile qui explique la raison de notre visite. Une Odile, qui rougit lorsqu’elle s’excuse de notre intrusion inopinée.
 « Mais comment te prévenir puisque tu refuses tout moyen de communication ? »
 Lucien reste silencieux plusieurs secondes et malgré l’envie que j’ai de le bousculer dans son inertie, j’attends, détaillant des œuvres d’art incompréhensibles ! Ce qui ressemble à un bras s’élève au-dessus d’une boule qui elle-même repose sur une grappe de raisin. En vis-à-vis, une femme mutilée crie et des flèches sortent de sa bouche disproportionnée. Ses cheveux, en feuilles de châtaigniers séchées, s’étalent jusqu’au sol d’où s’élèvent des pailles de blé disposées en éventail.
Rien à voir avec les souvenirs en vente dans les boutiques sarladaises. Ici, rien ne raccroche à la réalité : un monde irrationnel, imprévisible où violence et douceur cohabitent et d’où émane une beauté troublante.
Enfin Lucien se décide à répondre à ma question. Sa voix faible, cassée semble vouloir s’arrêter après chaque phrase. Il n’y va pas par quatre chemins, entre aussitôt dans le vif du sujet.
« Les Grunier ont toujours été riches mais, contrairement à ce que certains ont pu écrire, ils n’étaient ni généreux, ni humains. Ils se conduisaient tels des tyrans, se maltraitant entre eux et brutalisant aussi ceux qui travaillaient pour eux. Qu’attendre de tels gens ?
—     Est-ce que ta grand-mère t’a parlé de Cunégonde ? demande Odile d’une voix douce.
 De nouveau le mutisme le happe. Il réfléchit. Il plaque son regard vers le sol, comme s’il en extrayait la force de poursuivre. Les mots précis qu’il emploie décrivent sans complaisance cette époque passée comme s’il l’avait vécue.
—     Elle en pleurait de déception. Elle avait le même âge que Cunégonde et n’ignorait rien de ce qui la touchait. Au départ, elles étaient amies, confidentes l’une de l’autre. Elle l’a aidée à dissimuler qu’elle était enceinte. Elles avaient décidé ensemble de se rendre chez une guérisseuse, sorte de sorcière et faiseuse d’anges comme disait ma grand-mère ; mais Marie-Antoinette a perçu l’état de sa fille avant qu’elles ne puissent mener leur projet à bien. Folle de rage, Marie-Antoinette a décidé que ce serait elle qui ferait mourir l’avorton, s’acharnant sur sa fille avec violence, l’humiliant, la flagellant chaque soir, mais le bébé a tenu bon. Le destin, la providence avaient décidé qu’il devait vivre en dépit de toute cette haine. C’est ma grand-mère qui a été cherché la sage-femme, ton arrière-grand-mère.
 —     Je sais. J’ai retrouvé le récit de l’accouchement. Finalement elle a pu garder Géraud, poursuit Odile levant ses beaux yeux vers son interlocuteur, toujours tête baissée.
—     Oui et non !
Je sens qu’il hésite. Il fait quelques pas autour de la table, fixe ses sabots en cuir, puis relève la tête avant de poursuivre, s’adressant à Odile.
—     A plusieurs reprises, Marie-Antoinette a tenté de l’éliminer. Une fois, ma grand-mère est intervenue alors qu’elle avait installé le petit, la tête sur un billot de bois, décidée à la lui trancher d’un coup de hache. Qui sait si elle l’aurait vraiment fait ou si elle voulait montrer sa toute-puissance ou si elle voulait seulement effrayer l’enfant qui avait dû commettre une bêtise… 
—     Mon Dieu ! s’écrie Odile, l’effroi et l’indignation s’extériorisant par ses yeux dont la forme s’arrondit tandis que sa bouche se plisse. C’est horrible. Pourquoi ? Comment sais-tu ça, des détails aussi monstrueux ? Est-ce possible ? Tu ne m’avais jamais dit ça, s’indigne-t-elle, choquée, approchant son fauteuil de Lucien Poiron, ne le quittant plus du regard.
—     Comment je l’ai su ? Je crois que je l’ai toujours su. Ça faisait partie des choses tristes qui se transmettaient de génération en génération. Ma mère me l’a raconté, comme on avait dû le lui narrer. Pourquoi ne t’en ai-je jamais parlé ? Pourquoi en aurais-je parlé ? Ça n’avait rien à voir avec nous deux. Tu n’étais pas concernée. Ni moi, d’ailleurs ou à peine. C’est de l’histoire ancienne, de celle qu’il vaut mieux oublier.
—     Mais enfin tuer un enfant c’est quelque chose d’inacceptable, s’entête Odile, les traits tendus.
—     Je ne sais quoi te répondre de plus. Tu as raison. Je pense aussi que la vie n’a pas de prix : que ce soit celle d’un enfant ou de tout être humain. Il en a été ainsi. Tu m’as posé des questions sur cette famille. Je te dis ce que je sais, ce que l’on m’a dit sur des gens qui ont fait plus de mal que de bien.
Il tourne sur lui-même. Il a vraiment l’air désemparé, pris au dépourvu par la tournure d’une conversation inopinée qui n’a rien de superficiel, rapatriant des souvenirs désagréables. Il ne se dérobe plus au regard d’Odile, le supportant alors qu’il explique d’une voix assurée.
—     Comment expliquer de tels comportements, en effet ? A cette époque, la vie avait moins de valeur. La maladie décimait les nouveau-nés, les familles évitaient de s’y attacher trop. Enfin, je suppose ! Et puis c’était un autre contexte ; plus rude, qui malgré les apports du siècle des Lumières, était moins respectueux de l’individu et de l’enfant en particulier. On ne parlait pas des droits de l’enfant. Mais je ne t’apprends rien. Tu sais tout ça Odile même si ton père t’a protégée face à l’ignominie humaine. Tu n’es pas si naïve et tu es si cultivée, si sensible.
 —     Cela est cependant choquant d’apprendre qu’une grand-mère a tenté d’assassiner son petit-fils, comme ça de but en blanc. Et toi tu dis ça comme…
—     Chère Odile ! coupe-t-il, et il y a dans ces deux vocables une tendresse qui surprend, qu’on imagine mal chez un être tout en rusticité. Il se permet même un sourire amusé, anticipant déjà ce qu’il va dire. N’oublie pas dans quel monde tu vis. Comment t’expliquer ? Je ne suis pas indifférent et je n’excuse rien. Je constate. Je réponds avec franchise à tes interrogations. Mais pour aller au-delà de ce cas particulier, qu’aujourd’hui nous traiterions de fait-divers, faisons un peu d’histoire. Il n’y a pas si longtemps que l’esclavage était considéré comme légitime, naturel, fondé. Or qu’est-ce que l’esclavage si ce n’est le droit de vie d’un groupe d’êtres humains sur un autre? Les actes de cette Marie-Antoinette s’inscrivaient dans cette mentalité : le droit des hommes ou des femmes supérieurs. Malheureusement, de nos jours encore, tous les hommes ne sont pas égaux entre eux. Dans certains pays, des pères et des mères vendent leurs enfants comme ils vendraient une chèvre ou un mouton, se désintéressant de leurs conditions de vie, de leur souffrance. Quelle valeur affective peut bien avoir cet enfant, je te le demande ? Il n’est plus qu’un objet d’échange, de rapport. Que penser de ces pères qui choisissent pour leur fillette de dix, douze ans un époux de plus de cinquante ans ? Ne sommes-nous pas encore par certains côtés dans l’ère de la bestialité humaine ? Excuse-moi d’être si grave. Alors ! Imagine : un siècle et demi plus tôt ! Les Grunier étaient le fruit de leur époque. Peu instruits, instinctifs, sans hiérarchie morale, incapable d’amour car n’ayant jamais été aimés, ils se dédouanaient en s’en remettant à la croyance catholique, qui bien que peu tolérante, les absolvaient eu égard à leur position et à leurs offrandes. Les Grunier lavaient ainsi leur conscience comme tant d’autres. Ma chère Odile, tu pourrais relire « La Terre » de Zola, un roman sans espoir aucun sur l’être humain qui, égoïste, tel Butor, poursuit sa quête éliminant pour cela ceux qui le gênent, et tu verrais à quel point la vie humaine ne comptait pas, pas pour deux sous. Mais je te le répète cette époque nous imprègne encore corps et âme. Elle fait partie de nous, de notre histoire, de notre culture. Je le regrette. Tout comme toi, je veux rêver à des femmes, des hommes, plus humains…tels que tu peux l’être, tels que l’est ton père, tels que j’espère l’être…
 Bien qu’arborant sa réprobation, Odile est subjuguée par Lucien, et boit ses paroles. Ses yeux scintillent d’admiration. J’envie l’artiste capable de susciter l’admiration seulement par des mots, alors que physiquement il n’existe quasiment pas.
Je recentre la discussion car les ombres envahissent la pièce sans que Lucien Poiron s’en inquiète. Ses yeux qui se foncent, félins dans leur forme plissée, s’étirent et sa pupille se dilate comme celle d’un chat.
—     Pour en revenir à Géraud, votre grand-mère a-t-elle su qui en était le père ? »
 

Cheveux de feu

« Des coups frappés à la porte me tirent brutalement de ma nuit opaque. Charles Chiffonier au cimetière de La CanédaC’est Victor, en pyjama, cheveux emmêlés, petits yeux, traits tirés. Le téléphone pour moi, ma mère. Je bondis. La veille, ivre, je dois bien l’admettre après tout ce que j’avais éclusé, j’ai éteint mon portable et avant de me coucher j’ai oublié de rappeler mes parents, que je n’avais pu joindre jusqu’alors. Bougre de moi ! J’accumule faute sur faute. Son récit décousu tient en quelques lignes. Pendant qu’avec mon père, elle s’offrait une soirée au restaurant, ma maison a été cambriolée, ma mère ne peut me dire ce qui a disparu puisque c’est mon bureau qui a été la cible des malfaiteurs.

Cinq heures plus tard, je dois me rendre à l’évidence. L’affaire Grunier est, comme je le pressentais, la raison de l’acte de malveillance. Mes dossiers sont éparpillés sur le bureau, plusieurs feuillets ont disparu. Rien d’alarmant puisque j’avais pris mes précautions. On ne m’a dérobé que des photocopies. J’avais dissimulé dans l’ancienne citerne, que j’ai transformée en cave souterraine, tous les documents authentiques envoyés par Claude Grunier. Hors, la citerne n’a pas été visitée. En consultant l’historique d’accès aux fichiers (avec date et heure) et la liste des derniers documents utilisés, je vois bien que mon ordinateur a été sollicité. Rien de vital n’y figurait. J’ai copié mes synthèses écrites sur une clé USB qui ne me quitte pas. Mon cambrioleur en sera doublement pour ses frais : par sa maigre collecte ainsi que par les faibles déductions qu’il pourra en tirer puisque je n’avais pas pris le temps de transcrire mes dernières trouvailles. Les gendarmes, dubitatifs, écoutent mes explications, tentent de relever des empreintes, cherchent des traces de pas ou de roues autour de la maison : la routine inutile. Ils me tiendront au courant. Je doute qu’ils obtiennent des résultats.
Cette fois, je suis ferme. Mes parents doivent regagner leur logement en banlieue parisienne. Comme ma mère part préparer ses valises, arrive ma voisine, cheveux de feu : plus sexy que les autres fois, plus séduisante dans une robe en laine moulante qui apparaît dès qu’elle quitte son manteau. Ma mère l’embrasse avec effusion et je suis plus stupéfait encore lorsque mon père la serre longuement dans ses bras. Ils ont vraiment sympathisé puisqu’elle a réussi à faire sortir ce vieil escargot de sa coquille.  
« Charles nous chasse. Cette nuit il a été cambriolé. Toujours cette sale affaire pour laquelle il s’entête. 
— Maman, garde tes commentaires pour toi !
—J’ai vu la voiture des gendarmes : je craignais qu’il ne soit arrivé autre chose. C’est pour cela que je suis venue, et puis, je voulais vous inviter à dîner ce soir. C’est possible ? 
Son sourire me trouble. Elle se tourne vers moi en un mouvement d’épaules qui dégage le dégradé de sa robe, l’augmentant légèrement. 
— D’autre part, votre mère m’a dit que vous aviez été professeur de français. J’agrémente mes photos de petits textes, j’aimerais connaître votre avis. Auriez-vous un moment à me consacrer, demain dans la journée par exemple ? 
Comment refuser ? Ma mère exulte, je le sens. J’offre l’apéritif malgré le mal de tête qui me tenaille. Soignons le mal par le mal !  
Cheveux de feu évoque son métier avec passion, ses grands yeux allongés se plissent plus encore ne laissant poindre qu’une étincelle chatoyante pleine de promesses. Ne s’ennuie-t-elle pas dans ce coin de campagne coupé du monde, loin de l’agitation du microcosme médiatique ? Un haussement d’épaules bouscule à nouveau le décolleté qui arrive bien en dessous des épaules, dégageant le début d’une poitrine peu volumineuse mais aux jolies formes. Sa peau est très blanche, fine et douce, sans doute. Elle rit pour vanter les mérites de la solitude puis argue qu’elle entretient de bonnes relations de voisinage, avec un sourire complice à ma mère puis à mon père, dont je devine qu’il lui fait du bien. Polie, elle se tourne vers moi, s’enquiert de l’évolution de mon enquête qui m’éloigne souvent de la Lozère. Ma mère ne peut s’empêcher de clamer ses craintes en rappelant la mort de Lucien, mon agression, le cambriolage. Je veux l’arrêter mais déjà fuse la question :  
« Vous a-t-on pris beaucoup de choses importantes ? »   
Ma mère anticipe ma réponse que je voulais évasive pour dire que je ne laisse rien traîner de confidentiel dans mon bureau et ajoute qu’elle a eu un mal fou à me joindre chez M. Renard à Sarlat. Je la foudroie du regard mais elle ne comprend rien à ce langage primaire. Alors, voulant écourter ce moment qui empiète sur ma vie professionnelle, je me lève pour débarrasser la table. Cheveux de feu déchiffre le sens caché de cet empressement, récupère son manteau trop large en nous remerciant de notre accueil si sympathique, n’omettant pas de réitérer son invitation pour le soir. Je rappelle vivement les règles du jeu à ma mère : qu’elle doit respecter mon enquête, en dire le moins possible dans mon intérêt et ma sécurité. Elle se rebiffe rétorquant que si on ne peut plus faire confiance aux amis, ce n’est plus la peine de vivre. Mon père, fait rarissime, la soutient. 
« Tu deviens paranoïaque mon fils. Je te l’ai déjà conseillé : tu devrais changer de métier. » 

 Sacha

Ruelle typique de SarlatAssise sur une chauffeuse crapaud ou attisant le feu dans la cheminée, Sacha attend que j’aie terminé ma lecture. Ses photos, qu’elle a collées dans un grand cahier d’écolier, sont belles, émouvantes, prenantes, étonnantes. L’histoire qu’elles créent interpelle. Le texte qui les relie me plaît par sa force et sa tonicité poétique. Sonore et imagé, il m’immerge dans un monde perdu où alternent violence et désespoir : un monde qui n’est pas le mien. J’ai mille questions mais je ne sais si je dois les poser. Doit-on tout interpréter, tout analyser ou ne vaut-il pas mieux se laisser guider par ses sens et les connotations qu’ils engendrent ?

« Cela te sied-il ? s’enquiert-elle sans se départir de son sourire confiant.

— Beaucoup ! Très fort ! Mais que c’est dur ! Émouvant aussi.
— Je n’ai pas fini. J’ai besoin de faire un break. Mon inspiration tarit. Je ne sais comment terminer cette histoire : l’immersion progressive vers l’idée folle de la vengeance, puis le suicide de la jeune femme ou sa résignation face au rejet des autres ? Qu’en penses-tu ? 
— L’idée de vengeance me paraît attrayante. Jusqu’à quel point irait-elle ? Jusqu’aux meurtres de ses proches ? Alors le suicide lui éviterait la prison. 
— Oh ! tu réfléchis trop. Tu anticipes trop, ça ne me convient pas. C’est trop compliqué. Je ne travaille pas ainsi! Uniquement par pulsions-inspirations. 
— Oublie ce que je viens de te dire. Fais à ta guise selon … 
— Mais je vais arrêter un peu, retourner à mes reportages, gagner quelques sous. Et puis maintenant que tes parents sont partis, je risque de me retrouver très seule. Je n’aime pas vraiment la solitude dans une campagne dépeuplée. Comment fais-tu ? La lanterne des morts à Sarlat
— Moi ? Avec mes enquêtes, je suis chez moi juste ce qu’il faut. Et puis la restauration de la maison, l’entretien de l’espace, tout autour, occupent mes journées, physiquement bien-sûr mais aussi intellectuellement. On ne dirait pas, mais modifier un espace, créer de nouvelles pièces, comme je le fais dans mon grenier, cela implique de calculer, d’anticiper les difficultés sinon on se retrouve avec des murs qui se rejoignent en angles obtus. J’ai aussi quelques amis. La vie idéale quoi et… dans l’immédiat j’ai un assassin à alpaguer. 
— Tu n’as pas peur ? C’est risqué ! Non ? Tes parents, eux, sont très inquiets surtout depuis ton agression. 
— Peur ? Je ne me pose jamais la question. Ne dit-on pas que la peur n’évite pas le danger? Je suis un professionnel de l’enquête même si cela ne paraît pas toujours évident. Il ne faut pas se fier à mon aspect tête en l’air. Je ne travaille pas seul. Les gendarmes ont finalement avancé, si j’en crois notre dernier échange. Je crois que je vais mettre le cap sur Marseille où j’ai pu localiser la benjamine des Grunier, Suzette. On se retrouve d’ici quelque temps donc ? 
— Pourquoi remettre à plus tard ce qu’on a envie de faire tous les deux maintenant ? » 

  Son sourire devient moqueur sans perdre de sa tendresse. Tout son corps m’invite et ses yeux m’ensorcellent. A quoi bon remettre à plus tard ? »

Extraits de Confessions d’outre-tombe : Martine Bégné

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