Voici quelques livres qui m’ont bien plu. Longtemps après l’on se souvient de ces histoires avec émotion, tendresse mais aussi de la réflexion qu’elles ont engendrée, des connaissances qu’elles ont apportées. Quand on lit beaucoup – forcément certains choix ne sont pas toujours à la hauteur des espérances. Les quatrièmes de couverture sont parfois trompeuses. Il s’agit d’affriander le lecteur, d’éveiller son intérêt, de lui donner envie de… Et d’un autre côté cela permet à des auteurs d’être publiés parce que les récits qu’ils déploient correspondent à une attente. Donc ne jetons pas l’anathème ! Néanmoins certaines œuvres marqueront l’histoire de la littérature tandis que d’autres s’enfouiront au fin fond des mémoires. Cette page Côté lecture : des livres inoubliables ne constitue qu’une amorce parmi bien d’autres livres qui pourraient y figurer. Tous les jours, nous mangeons – tous nos repas ne sont pas des festins comme celui de Babeth.
La chambre de Giovanni
Dans le Paris de l’après-guerre, David, un jeune américain s’éprend de Giovanni tandis que sa fiancée est en Espagne. Comme dans La confusion des sentiments de Stephan Zweig, James Baldwin montre à quel point les troubles émotionnels ne sont pas limpides. David se découvre pris en étau entre l’amour qu’il porte à sa fiancée Hella et la passion qu’il éprouve pour son amant qu’il retrouve dans sa minuscule chambre. Publié en 1956 aux États-Unis, ce livre balaie bien des préjugés sur l’attirance sexuelle. Il donne aussi à voir les différences de classe. Lorsque l’on vient d’un milieu défavorisé, il est difficile de s’en sortir. Dans le monde nocturne de Paris, des requins guettent Giovanni, jeune et séduisant mais démuni. Pour survivre il doit travailler ou de se soumettre aux désirs d’hommes décrépis à la recherche de plaisirs faciles.
La chambre de Giovanni de James Baldwin
Traduit de l’anglais par Elisabeth Gainsbourg
Éditions Pivot Rivage.
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Un don

L’histoire se déroule quelque part dans le Sud des États-Unis au XVII ième siècle. L’esclavage est dans sa fleur de l’âge. Quand on naît noir, impossible d’échapper à cette dure loi. Florens n’est qu’une enfant quand sa mère la vend et qu’elle se retrouve chez un négociant comme esclave. Jakob et Rebekka ne sont pas les pires maîtres, loin de là. Dans ce foyer où elle n’est pas maltraitée, Florens côtoie Lina l’indienne et Sorrow une adolescente blanche rebelle. Écrit à plusieurs voix, passé, présent, rêves d’avenir se croisent, s’emmêlent, se superposent et s’effondrent. Le récit sculpte le vécu de personnages ordinaires amenés à vivre ensemble. Un quotidien répétitif et terne ne les empêche pas d’avoir des espoirs secrets. Superbement documenté, avec ce récit au doigté poétique l’auteure – noire américaine – amène le lecteur dans un monde presque magique et dresse des portraits mythiques de personnages implantés dans une réalité bien moins complaisante. Un livre magistral, magnifique et au dénouement exceptionnel.
Un don Toni Morrison
traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke
Éditions Christian Bourgeois – 10/18
Moi, Tituba sorcière

Dans la même veine, Maryse Condé – auteure française née en Guadeloupe – conte l’histoire de Tituba. Fille d’une esclave violée par un marin anglais, Tituba grandit dans la Bardane esclavagiste au temps de la chasse aux sorcières. Initiée par Man Yaga, guérisseuse et faiseuse de sorts, Tituba connaîtra le revers de la médaille alors que se déroule le procès des sorcières de Salem. Telle une peinture impressionniste, ce livre est un bijou d’écriture tant le style s’enrichit de métaphores colorées.
Moi, Tituba sorcière de Maryse Condé
Éditions Folio
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La porte
Magda Szabo, écrivaine hongroise dans ce récit autobiographique confie son désappointement suite à sa rencontre avec Emerence, une employée de maison particulière. Celle-ci outre un caractère bien trempé entretient des mystères. Travailleuse infatigable, en plus de ces travaux pour la communauté locale comme le déblaiement des rues enneigées, elle loue ses services chez des particuliers. Mais c’est elle qui choisit si oui ou non, elle accepte le boulot et y met des conditions. De toute évidence, elle cache un secret qu’elle garde jalousement en ne permettant pas à ses proches – amis ou familles – de pénétrer dans sa maison. Pourquoi ? Magda cherche à comprendre : un voyage l’amène dans le village où vécu Emerence. Cependant le secret de sa vie ne se dissipe pas pour autant. A-t-elle été proche des nazis ou bien au contraire a-t-elle aidé ceux qu’ils martyrisaient ? Plein d’empathie, d’intelligence sensible, ce roman montre le quotidien dans une Hongrie encore socialiste où le fait d’écrire est reconnu comme un bien culturel et public.
La porte de Magda Szabo
Traduit du hongrois par Chantal Philippe
Éditions : Le Livre de Poche
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Cinq heures avec Mario
Écrit en 1966, ce roman n’est pas jeune : néanmoins il garde toute sa fraîcheur. Il permet une plongée dans l’Espagne franquiste. Mario vient de mourir et sa femme, Carmen dans l’attente de l’enterrement, lors de la veillée mortuaire dans un monologue drôle lui assène tous les griefs non dits qu’elle a entretenus. A-t-elle jamais aimé ce mari, un brillant intellectuel ou au contraire frustrée n’a-telle jamais digéré cette déchéance ? De toute évidence, il ne correspondait pas à l »idéal masculin que la jeune fille attendait. Ce gratte-papier n’avait rien du héros auquel elle avait pu rêver. Éduquée dans une société machiste gangrénée par un catholicisme impitoyable, le seul avenir pour une femme était de se marier, puis d’être femme au foyer en s’occupant des enfants et du mari ce qu’a intériorisé Carmen. Mais cet idéal féminin ne débouchait pas sur le bonheur imaginé. S’en suivaient dépit et rancœur. Dans un aparté sans concession, s’égrènent tel un chapelet qui se dévide plaintes, regrets, préjugés et frustrations.
Cinq heures avec Mario de Miguel Delibes
Traduit de l’espagnol par Monique Blanc
Éditions Verdier Poche
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C’est moi qui éteins les lumières
L’Iran reste un pays mystérieux ! L’on sait peu de choses en ces temps où la méfiance à l’égard du monde musulman s’exacerbe. Zoyâ Pirzâd en montre le quotidien, loin des clichés ou des préjugés engrangés. Clarisse ne se pose pas de questions. Elle assume son rôle de femme, heureuse auprès d’un mari ingénieur, charmée par ses jumelles et un fils en pleine crise d’adolescence qu’elle essaie de comprendre. Omniprésente, tout gravite autour de la famille avec des rituels établis même quand il s’agit de dénicher un mari pour la jeune sœur. Survient cependant un bouleversement : l’installation de nouveaux voisins – une mère et son fils, Émile qui n’est pas encore marié. Bien accueilli, intégré Émile devient l’ami de Clarisse à qui il se confie. Tout en continuant son train-train, Clarisse commence à penser différemment, à rêver. Ce livre sur le quotidien d’une femme se remplit des détails qui font que passe la vie, qu’émergent des moments de bonheur aussi simples qu’une fête scolaire de fin d’année. À noter que la maison d’éditions Zulma soigne la qualité – que ce soit la couverture, la mise en page, le choix des lettres. C’est un vrai plaisir que d’avoir un de ses livres entre les mains. D’autre part, le choix éditorial tourné vers la littérature étrangère est remarquable.
C’est moi qui éteins les lumières de Zoyâ Pirzâd
Traduit du persan ( Iran ) par Christophe Balaÿ
Éditions Zulma
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Le vieux jardin

Évoquer la dictature de la Corée du Nord ne pose aucun problème de conscience à maints intellectuels qui se complaisent à donner des leçons, à vouloir nous guider dans le droit chemin.
Par contre, plus rares sont ceux qui dénoncent les dictatures soutenues par les États-Unis en Asie dont la Corée du Sud. Endiguer, contrer l’avancée des idées marxistes pour préserver des intérêts économiques était une façon d’assoir une hégémonie. Rien de nouveau de ce côté là. Pour en savoir plus : lire Les veines ouvertes de l’Amérique latine. Qu’importait les êtres humains victimes de ces multiples atteintes aux droits fondamentaux ? En Corée du Sud, s’exprimer, revendiquer, manifester amenait à la prison. Ce n’est pas si vieux puisque cela date des années 80. Hwang Sok-Yong, l’auteur du Le Vieux Jardin a été incarcéré de 1993 à 1998.
Cinq ans de prison, cinq années de privation de liberté totale pour avoir dénoncé un système corrompu, inique, totalitaire ! De cette expérience naît un roman tout en humilité à l’image des deux personnages : Han Yunhi, artiste peintre et O Hyônu, jeune opposant politique. Idéalistes mais convaincus, leur histoire d’amour est interrompue par 18 années de prison durant lesquels Han Yunhi ne peut même pas écrire à son compagnon puisqu’elle n’est pas sa femme légitime. Lorsque O Hyônu sort de prison, elle est décédée : ne reste d’elle que des lettres et des carnets intimes qui disent sa solitude, son amour et son désir de vivre pour élever une fille dont le père a ignoré la naissance. Pourra-t-il la connaître un jour et se faire accepter ?
Autour de cette histoire d’amour se déploie la vie en Corée du Sud. Des étudiants idéalistes comme O Hyôvu se font prolétaires pour porter la bonne parole. Ils travaillent sur des chantiers ou dans des usines d’électro-ménagers à fabriquer ces appareils exportés vers des pays plus riches. Mal payés, ils en sont réduits à dormir dans des baraquements ou des logements de fortune. On ne parlait pas encore de mondialisation mais le chemin se dessinait. Un livre magnifique où la poésie des mots et la force de l’émotion se côtoient tout au long d’un récit à double voix.
Le vieux jardin de Hwang Sok-Yong
traduit du coréen par Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot
et présenté par Jeong Eun-Jin
Collection de poche des Éditions Zulma
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