Lire des polards ce n’est pas que se satisfaire d’une intrigue. C’est aussi s’immiscer dans d’autres perceptions, tenter de comprendre ce qui se produit ailleurs. Par exemple : en Slovaquie dont le sort bascule avec la fin du règne socialiste. S’en suit une transition chaotique qui enracine son pouvoir dans les méandres de la corruption. Avec son roman, Il était une fois dans l’Est, Árpád Soltész, journaliste, connu pour son travail sur le crime organisé nous plonge dans cet univers délirant, cynique, glauque. Chavire le destin de Nika. Pour cette adolescente de dix-sept ans s’achève une vie paisible et heureuse dans une famille aimante.
Les honnêtes gens se comptent sur les doigts de la main dont trois policiers Miko, Kováč et Valent Le Barje. Ce dernier intègre, consciencieux, expérimenté s’investit autant qu’il le peut, souvent en vain. Dans un langage cru, il raconte les faits au journaliste, Schlesinger. « Une petite gonzesse fait du stop devant le centre commercial de Michalovce. Deux vermines s’arrêtent, ils la chargent et l’emmènent à Košice. Ils l’enferment dans un appart et passent quatre jours à se la taper comme des malades. Ils projettent de la livrer aux Tokar pour leurs bordels mais quand ils s’aperçoivent qu’elle est mineure, ils changent de plan et veulent la remettre aux Albanais pour la faire disparaitre pour de bon. »
Une vie bousillée en sursis
Maligne, déterminée, Nika échappe à ses bourreaux. Pour autant sa liberté et sa sécurité ne sont pas acquises. Sa vie bousillée est en sursis. Si l’un de ses ravisseurs finit assassiné, l’autre Jožo Čonka n’ a pas dit son dernier mot. Surnommé Mammouth, le chef de la communauté Rom n’est pas un novice. « Un petit voleur, contrebandier, passeur qui a violé plusieurs filles en discothèques, il s’en est même vanté. Mais il n’a jamais été inculpé, les victimes ne l’ont jamais reconnu, les témoins ont chaque fois changé de déposition. » Obtenir son incarcération relève de la prouesse. S’engage une course contre la montre. Le malfrat bénéficie d’appuis multiples : entre autre celui Saša le Grand qui dirige un des réseaux mafieux. Bientôt, les enquêteurs comprennent que les protections de Mammouth vont au-delà : jusqu’aux hautes sphères. La gangrène de la corruption atteint toutes les states sociales, économiques et politiques.
À priori simple, l’histoire ne tarde pas à se complexifier. En effet, comment faire respecter la loi quand ceux censés la représenter et la faire appliquer touchent ? Il n’existe aucun juge, avocat, politique ou policier des services secrets ou des renseignements qui ne se laissent acheter. Que peuvent faire quelques flics, un journaliste et une procureure face à des réseaux ramifiés qui connaissent toutes les ficelles à tirer ? L’argent des divers trafics coule à flot. Jamais, rien n’est laissé de côté. Contrebande de cigarettes, de fioul détaxé, trafic d’immigrants ou traite des blanches – une prostitution liée avec l’ethno-business, tous ces marchés trouvent preneur. Qui refuserait de telles aubaines ? Et qu’importent les victimes ?
Nika se remettra-t-elle des sévices subis ?
Surtout si justice ne peut se faire ? pense le journaliste venu recueillir son témoignage. « Schlesinger est choqué. Pas par les mots de la jeune fille, mais plutôt par sa manière de s’exprimer. Sa voix reflète une haine tellement froide qu’elle suffirait à exterminer toute la population d’une région bien peuplée. Il ne voudrait pas rester seul dans la même pièce avec la propriétaire de cette voix. »
Des courtes séquences à cheval entre présent et passé
Ce roman complexe bâtit en courtes séquences, oscille entre les évènements présents – la mort violente du juge Kesala – et les faits passés, lors de l’enlèvement de Nika. Les titres de chapitre du nom des protagonistes : la victime, les siskards, le général ou le politique décryptent une réalité ténue – mirage de ces toiles asphyxiantes que sont les réseaux mafieux. Alors se profile le cynisme profond d’êtres dépourvus de conscience. Obsédés par l’argent à gagner, ils s’enrichissent sur le dos des plus faibles : immigrants, jeunes filles – souvent des tziganes car les familles démunies ou résignées ne portent pas plainte.
L’auteur laisse peu de répit. Ainsi, le cœur noué, on avance au compte-goutte vers un dénouement douloureux et désespéré. « Mais dans le cas de Mammouth, la loi n’avait eu aucune chance. Il était visiblement protégé par les services secrets pour lesquels il s’agissait d’une simple routine ennuyeuse. Liquider les témoins, compromettre les victimes, corrompre ou apeurer la justice. Une procédure standard qui fonctionnait même dans des affaires aussi colossales que l’enlèvement du fils du Président ou l’assassinat de Rémiáš. On ne pouvait pas lutter contre cela. »