Youri Rytkhèou

Si  les méfaits qu’a engendré la colonisation de l’Amérique par des migrants à la recherche de terres privant les autochtones de leurs ressources sont souvent relatés, plus rares sont les écrits contant les conséquences de l’instauration d’un supposé socialisme sur les peuples arctiques de l’ancienne Union Soviétique.  C’est cette histoire méconnue que narre Youri Rytkhèou, auteur tchouktche. Youri Rytkhèou : carte de la TchoukotaAvec intelligence, sensibilité et philosophie, Youri Rytkhèou dépeint la tragédie qu’engendre l’acculturation, la dépossession de ses racines. Son écriture poétique s’imprègne aussi de la magnificence du grand Nord. « La toundra en fanant semblait pressée de profiter du peu de temps encore échu. Le ramage et le cri des oiseaux remplissaient l’air d’un incessant tintamarre. On avait peine à croire qu’un mois et demi plus tard, le silence envelopperait les collines, les hauteurs bleutés, les rivières et les lacs plongés dans les ténèbres.« [1]

Youri Rytkhèou : yaranga

La yaranga est l’habitat des nomades Tchouktches.

De Staline en passant par Brejnev, les populations tchouktches ou Esquimaux sont obligées de renoncer à  leurs manières de vivre, à leurs traditions et de délaisser leurs habitats – les yarangas adaptées à leur nomadisme. Entassées dans des logements insalubres, elles perdent leurs raisons d’exister. L’alphabétisation réussie –  les enfants scolarisés sont encouragés à aller à l’université – ne suffit pas. Ce qui aurait pu être une bonne chose s’il n’avait fallu faire table rase du passé, renier la communauté familiale, ethnique ne leur permet pas de trouver place dans un système sclérosé et policé. Elles finissent par perdre tout repère. Même ceux qui s’intègrent ne peuvent être heureux dans ce mirage qu’on leur a fait miroiter. Confrontés à la froide solitude,  pour ces déracinés, vivre devient un fardeau. Ils ne se retrouvent pas dans une société où l’on stimule les travers humains : ambitions, privilèges des élites, contrôles des citoyens.

L’étrangère aux yeux bleus

Dans L’étrangère aux yeux bleus, Youri Rytkhèou conte le quotidien d’une famille tchouktche. Comme les yeux bleus d’Anna Odintsova qui fascinent ce livre a quelque chose de magique. Tana, le tchaoutchou, tchouktche nomade succombe à son charme. « Jamais il n’avait vu une fille pareille. Elle paraissait sortir d’un rêve. »

Youri Rytkhèou : l'étrangère aux yeux bleus

Ce livre a quelque chose de magique comme les yeux bleus d’Anna.

De Leningrad où elle a étudié, Anna arrive en Tchoukotka. La jeune femme veut documenter sa thèse sur ces éleveurs de rennes de la toundra soviétique. Elle entend vérifier non pas en les observant mais en vivant de l’intérieur si ce qui a été écrit sur les peuplades considérées comme primitives et inaltérées – elles vivent comme elles ont toujours vécu – est fondée. Elle veut connaître leurs coutumes, entendre leurs récits mythologiques y compris se frotter au chamanisme.

Tanat lui plaît. Elle l’épouse, le convainc de réintégrer sa famille. Tanat ne résiste pas malgré le désir qu’il avait de poursuivre ses études, de voyager et découvrir les merveilles du monde.

La famille de Tanat l’accepte. De son côté, elle ne rechigne pas à se vêtir et à manger comme eux, à se mettre à la besogne. Rien ne la rebute. Elle fait l’admiration de son beau-père, Rinto qui confie à Tanat : « Tu as fait le choix de vivre à la façon des ancêtres… Tu nous as amené cette femme tanguitan étrangère à notre peuple, mais Anna, à ce que je vois, respecte nos croyances et nos coutumes. À dire vrai, je ne m’y attendais pas. Il me semble parfois voir en elle la réincarnation de ma grand-mère, la très sage Guivèvnèou dont les restes se sont dispersés depuis fort longtemps dans ce Grand Silence Blanc et cette Grande Sérénité Blanche.« 

Anna désormais chamane

Anna prend part à la besogne sans délaisser son travail de recherche. Elle consigne par écrit ce qu’elle observe et ressent. Elle constate que ce qu’affirmaient les ethnologues reconnus n’est pas toujours fondé. Contrairement à ce qu’elle a lu : le lévirat existe. Elle doit partager son lit avec Katia, l’épouse promise à son mari depuis la naissance. Rinto explique : « tu sais que ces choses ne sont pas mal vue chez nous, et qu’elles se pratiquent et se tolèrent en cas de nécessité vitale. Voilà pourquoi il y a si peu d’orphelins parmi nous. » Cherchant quelqu’un à qui transmettre ses pouvoirs de chaman, Rinto l’initie. « Anna se réveillait lentement. Rinto craignait qu’elle soit tombée dans un sommeil trop profond. L’effet du vapak, ce champignon sacré macéré dans de l’urine d’homme, pouvait être néfaste. Il arrivait qu’en voyageant grâce à lui dans le Monde des Ombres, l’on n’en revienne jamais. »

Mais là où régnait le bonheur ordinaire familial apparaît le malheur. Les dirigeants du Parti communiste local considèrent les éleveurs de rennes comme des propriétaires terriens. Appliquant la politique du parti, ils  veillent à les regrouper au sein d’un kolkhoze. Les autorités n’hésitent pas à employer la manière forte : c’est-à-dire à pourchasser et parfois à  tuer les récalcitrants. Rinto résiste. Ce guide physique et spirituel entraîne toujours plus loin dans la toundra glacée sa famille. Elle emmène avec elle les troupeaux de rennes. Elle édifie la yaranga de manière à être invisible depuis les avions qui survolent le territoire à la recherche des fuyards. Face à la traque qui se précise, cette fuite ne laisse guère d’espoirs et le doute s’instaure. Est-ce qu’Anna, désormais chamane pourra sauver sa famille d’adoption ?

Unna

Unna montre une autre facette de la vie des tchouktches sous le règne de Brejnev. Le socialisme n’est plus à construire. Il est en place – du moins c’est ce que disent les dirigeants. Les discours officiels se félicitent de la sédentarisation et de l’intégration des populations nomades. Esquimaux et Tchouktches ne vivent plus dans des yarangas mais dans des villages où ont été érigés de hauts immeubles ou des lotissements… Semble-t-il les coutumes ancestrales ont été éradiquées. Élever des rennes, récupérer leurs peaux pour se vêtir n’est plus un métier, ni pêcher des baleines ou des morses.

Unna symbolise cette insertion et cette prouesse. À neuf ans, la fille unique d’Otvo, éleveur de rennes est enlevée de manière officielle à son père afin d’intégrer une école d’Ocbourg. Éduquée à la manière soviétique, elle ne tarde pas à renier son père, à ne plus parler sa langue natale et à oublier les coutumes de son enfance. Brillante, elle va de succès en succès et devient le modèle que les autres doivent suivre.

Un exemple édifiant

Unna représente l’exemple édifiant que le Parti communiste met en avant. On lui fait miroiter la possibilité d’être député au sein du soviet suprême. Un avenir doré s’ouvre à elle, désormais cadre de la nomenklatura. « Le Tchouktche soviétique, tout comme son cousin l’Eskimo soviétique doit apprendre des métiers modernes. La Tchoukotka ne sera pas éternellement une contrée d’éleveurs de rennes et de chasseurs marins. Il faut une classe ouvrière instruite, affranchie du poids du passé et des survivances du mode de vie communautaire primitif. » déclare le secrétaire du parti à Unna. Il lui propose le poste de vice-présidente du soviet de l’Okroug. Elle a droit à un logement, se vêt dans les meilleures boutiques, mange les mets raffinés dans des restaurants luxueux, roule dans une Volga avec chauffeur. Tout va bien pour elle jusqu’au jour où elle s’éprend d’un violoncelliste juif.

Youri Ritkhèou : Unna

Mise en garde, recadrée, dégradée Unna part à la dérive

Les cadres du parti n’apprécient pas. Mise en garde, recadrée puis dégradée, Unna part à la dérive. Seul son ami de toujours, Auguste Jirindan, tchouktche comme elle, considéré comme dissident ne la lâche pas. Ils se consolent en buvant vodka sur vodka. Refuge à une vie dénuée de sens, l’alcoolisme est un fléau. Pour le combattre, les responsables politiques proposent de construire des brasseries : la bière ne saoulerait pas et contiendrait des vitamines…

Unna a envie de revenir sur ses terres natales mais n’y détecte pas le réconfort désiré. Comme elle, les populations qui vivaient en harmonie avec la nature, subvenaient à leurs besoins, avaient leurs propres rites et rythmes au gré des saisons se retrouvent à errer, à occuper des boulots qui ne les motivent pas et à oublier en buvant.

Le miroir de l’oubli

À moins d’être cynique ou insensible, on n’efface pas son passé. Dans Le miroir de l’oubli  Youri Rytkhèou,  fait vivre en parallèle deux personnages : doubles à la recherche l’un de l’autre qui évoluent dans deux mondes différents. Guèmo est un jeune écrivain tchouktche. Guéorgui Nezmanov, journaliste débutant a inventé le personnage de Guèmo lors d’un article. À la retraite, il part sur les traces de ce double qui l’obsède. Grâce aux souvenirs, renaît de ces cendres un impossible oubli qui va de pair avec une quête de ce qui a fait leurs enfances puis leurs adolescences, leurs histoires propres et enfin l’histoire commune.

Apparaissent les traces de la seconde guerre. Nezmanov est orphelin. Guèmo ignore qui est son père. Sa mère est morte avant qu’il ne puisse combler cette lacune. Un instant, on imagine qu’ils ont le même père. Mais le talent de Youri Rytkhèou va au-delà vers un propos plus universaliste : qu’est-ce qu’une vie ? Les allers-retours du présent vers le passé montrent le vide qu’a laissé une socialisation imposée. Privés de leurs traditions, les autochtones se réfugient dans l’alcoolisme. Aucune des mesures prises par les autorités n’enrayent ce fléau. Les critiques adressées au système capitaliste reflètent celles qui caractérisent la société en Union Soviétique. « La vérité c’est qu’aucun de vos frères de tribu ne veut du capitalisme. Avec le pouvoir soviétique et le socialisme, ils ont tout ce qu’il faut. Par contre, sous le capitalisme, les maladies, la misère et l’alcoolisme font des ravages en Alaska. »

Le devoir d’un écrivain soviétique

Youri Rytkhèou : le miroir de l'oubli

Le devoir de l’écrivain soviétique consiste à éduquer un homme nouveau sur des exemples édifiants.

Témoin de l’acculturation qui  touche son peuple, le jeune écrivain tchouktche n’a d’autres recours que fuir la réalité. Un double trouble son sommeil. Bien qu’adulé par le pouvoir soviétique comme la preuve du succès de la politique menée, l’écrivain va de déconvenue en désespoir jusqu’à ne plus pouvoir écrire.  Même s’il obtient des prix, il doute de la qualité de son travail. Ramené à la raison, un responsable du Parti lui rappelle son rôle.  » Et pourtant, vous ne pouvez pas ou ne voulez pas comprendre le rôle de l’écrivain dans la société contemporaine… À quoi vous sert de fouiller la saleté et de vous délecter des insuffisances certes nombreuses, je vous l’accorde, de notre organisation sociale ? Le devoir d’un écrivain soviétique… consiste à éduquer un homme nouveau sur des exemples édifiants. »

Pour continuer à être publié, Guèmo  comprend qu’il doit tricher. Il ne se trompe pas de mots : son conseiller aurait dû non pas parler d’éduquer mais d’embrigader. Il ne doit pas décrire la réalité telle que les peuples de l’Arctique la vivent mais la magnifier puisque les livres de propagande expliquent que : « les peuples du Grand Nord sont passés d’un bond de l’état primitif au socialisme. » Or Guèmo constate que  » dans une maison en bois, le fier chasseur d’autrefois devenait le salarié d’une ferme d’élevage, vêtu non plus d’une kouklianka de fourrure mais d’un sarrau crasseux. Tout en restant Toukchouktche, il perdait de sa personnalité et de sa confiance en soi. Une pitoyable créature à la merci de l’alcool. » Lui-même est tenté mais Valentina, sa femme veille. Pragmatique, elle le console et le fortifie. Comment vaincre ce dilemme ?

Vains seront les murs

Youri Rytkhèou n’est pas complaisant. Le bilan n’est pas globalement positif. L’échappatoire passe par la mort des jeunes tchouktches, victimes de la vodka dans Unna.  C’est sans doute son livre le plus désespéré. L’invention d’un double, la projection de soi-même dans un autre permet d’effacer la réalité, du moins pour un moment. Et si la recherche de l’autre n’aboutit pas n’est-ce pas le signe qu’il n’a pas existé ou bien que celui qui cherche n’est pas sain d’esprit ? Comment savoir : être ou ne pas être ?

Mais au fond n’est-ce pas ce qu’ont fait les dirigeants soviétiques en faisant du passé table rase ? Ils ont nié la diversité culturelle des peuples qui composaient l’ex URSS. Ils ont éradiqué leurs racines, leurs coutumes et parfois  ils ont scindé des familles qui vivaient d’un côté ou de l’autre du détroit de Béring. Sous prétexte de contamination idéologique, Esquimaux ou Tchouktches soviétiques ne pouvaient rejoindre leurs proches qui vivaient en Alaska  avec qui des liens familiaux et amicaux existaient. Alors que partout dans le monde des murs s’élèvent, en lisant Youri Rytkhèou, l’histoire montre à l’exemple du mur de Berlin, que vains seront les murs. Si solution il y a – on peut en douter car une fois au pouvoir les idéaux laissent place à la compromission ou s’accommodent de la corruption – elle passe par la tolérance, le respect de ce qui fait la diversité humaine, la confiance dans l’autre et non pas par la défiance et la limitation des libertés.

L’étrangère aux yeux bleus, roman de Youri Rytkhèou, traduit du russe par Yves Gauthier – éditions Babel

Unna, roman de Youri Rytkhèou, traduit du russe par Yves Gauthier – éditions Babel

Le miroir de l’oubli, roman de Youri Rytkhèou, traduit du russe par Yves Gauthier – édtion Actes Sud

 

[1] L’étrangère aux yeux bleus p. 136-137

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