{"id":483,"date":"2018-08-30T15:04:01","date_gmt":"2018-08-30T13:04:01","guid":{"rendered":"http:\/\/masdeminge\/Motsdaubepine\/?page_id=483"},"modified":"2020-01-06T12:12:13","modified_gmt":"2020-01-06T11:12:13","slug":"brothers-de-yu-hua","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/motsdaubepine.fr\/index.php\/brothers-de-yu-hua\/","title":{"rendered":"Brothers"},"content":{"rendered":"<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><span style=\"color: #993366;\"><strong><em><span style=\"font-size: 14pt;\">Brothers de Yu Hua : un culot monstre<\/span><br \/>\n<\/em><\/strong><\/span><\/span><\/h2>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><span style=\"color: #993366;\"><strong>Ce pav\u00e9 de mille pages ne lasse \u00e0 aucun moment.<\/strong><\/span> Et lorsque pour le plaisir, l&rsquo;on relit certains extraits, l&rsquo;on \u00e9prouve la m\u00eame jubilation. Yu Hua prend le temps de conter avec force d\u00e9tails l\u2019histoire de deux fr\u00e8res n\u00e9s dans la Chine r\u00e9volutionnaire qui ach\u00e8vent leur destin\u00e9e dans une Chine ayant ouvert avec succ\u00e8s son \u00e9conomie au capitalisme. <a href=\"https:\/\/motsdaubepine.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/brothers-2.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright wp-image-508 size-medium\" src=\"https:\/\/motsdaubepine.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/brothers-2-175x300.png\" alt=\"Brothers de Yu Hua\" width=\"175\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/motsdaubepine.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/brothers-2-175x300.png 175w, https:\/\/motsdaubepine.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/brothers-2.png 293w\" sizes=\"auto, (max-width: 175px) 100vw, 175px\" \/><\/a>Bien des \u00e9v\u00e9nements parfois rocambolesques, parfois poignants pars\u00e8ment ces d\u00e9cennies que l&rsquo;on parcourt \u00e0 travers le quotidien de Li Guang et de Song Gang. Entour\u00e9s d\u2019une flop\u00e9e de personnages hauts en couleur, l&rsquo;on se d\u00e9lecte \u00e0 les c\u00f4toyer au fil des ann\u00e9es qui passent. \u00c0 la fois filous et opportunistes, ils s\u2019adaptent \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie dominante ou au monde nouveau qui s\u2019\u00e9labore\u00a0 tout en conservant leurs caract\u00e8res bien tremp\u00e9s, leurs d\u00e9fauts ou leurs qualit\u00e9s. Car l&rsquo;on reconna\u00eetra \u00e0 Yu Hua le talent de la dualit\u00e9, de d\u00e9peindre dans les tonalit\u00e9s les mieux appropri\u00e9es, quelquefois les plus extravagantes les \u00eatres humains. <em>\u00ab\u00a0\u00c0 l\u2019\u00e9poque, Tong le forgeron n\u2019avait qu\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, et il n\u2019avait pas encore \u00e9pous\u00e9 la femme au gros derri\u00e8re. R\u00e2bl\u00e9 et muscl\u00e9, il tenait les pinces dans sa main gauche et brandissait un marteau de la main droite, et, tout en battant le fer, il gardait un \u0153il sur Li Guangtou.<\/em>\u00a0<em>\u00bb<\/em> Ces personnages secondaires rendent compte du rythme\u00a0 de la vie au sein d&rsquo;un bourg et sont l\u2019arri\u00e8re-plan qui conf\u00e8re v\u00e9racit\u00e9 \u00e0 ce r\u00e9cit. Caricatur\u00e9s, l&rsquo;auteur use de quolibets pour les d\u00e9peindre et rappeler \u2013 comme un refrain dans une chanson \u2013 leurs traits. On les voit vieillir, rire, pleurer, se moquer, s\u2019apitoyer, s\u2019appauvrir ou s\u2019enrichir.<\/span><\/h4>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 14pt;\"><span style=\"color: #993366;\"><strong>L&rsquo;entr\u00e9e en mati\u00e8re stup\u00e9fie par sa crudit\u00e9 et vaut son pesant d&rsquo;or.<\/strong><\/span> <\/span><\/h2>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\">\u00c9difi\u00e9 par le r\u00e9cit de <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Balzac_et_la_Petite_Tailleuse_chinoise\">Dai Sijie<\/a>, <a href=\"https:\/\/www.babelio.com\/livres\/Sijie-Balzac-et-la-petite-tailleuse-chinoise\/1652\"><em>Balzac et la petite tailleuse chinoise<\/em><\/a>,\u00a0 l\u2019on n\u2019ignore plus que les latrines ont occup\u00e9 une place centrale dans la Chine r\u00e9volutionnaire, ce qui est aussi le cas dans <em>Brothers<\/em>. Yu Hua leur attribue un r\u00f4le strat\u00e9gique au c\u0153ur d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 inconcevable sous notre latitude m\u00eame si ceux ou celles qui sont n\u00e9(e)s avant les ann\u00e9es soixante-dix dans la campagne fran\u00e7aise ont pu engranger quelques souvenirs semblables. Publiques, elles favorisent rencontres, \u00e9changes, engueulades, tricheries et permissivit\u00e9s. Li Guangtou (sobriquet qui signifie Li la boule \u00e0 z\u00e9ro) ne tarde pas \u00e0 l\u2019apprendre. Plut\u00f4t ent\u00eat\u00e9 et roublard, il n&rsquo;appara\u00eet pas de prime abord comme quelqu&rsquo;un de sympathique. D\u00e8s les premi\u00e8res lignes, le narrateur avertit. \u00ab<em>\u00a0Du temps o\u00f9 elle \u00e9tait de ce monde, la m\u00e8re de Li Guangtou le lui r\u00e9p\u00e9tait souvent\u00a0: \u00a0\u00bb tel p\u00e8re, tel fils \u00a0\u00bb &#8230; \u00a0\u00bb tel p\u00e8re, tel fils \u00ab\u00a0, r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 l&rsquo;envi tout le bourg, en riant \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e. Cette devise \u00e9tait devenue chez nous aussi banale que les feuilles sur un arbre.\u00a0<\/em>\u00bb Le diapason est donn\u00e9 \u00e0 la fois dr\u00f4le et philosophique. Ni bon ni m\u00e9chant, simplement humain, Li Guangtou laisse perplexe. Que dissimule ce caract\u00e8re audacieux\u00a0? Pr\u00eat \u00e0 tout pour s&rsquo;en sortir\u00a0? On sait qu\u2019il est devenu l&rsquo;homme le plus riche du bourg des Liu et qu\u2019il est sur le point de \u00ab\u00a0<em>d\u00e9penser vingt millions de dollars rien que pour s&rsquo;acquitter le droit d&rsquo;aller faire du tourisme dans l&rsquo;espace \u00e0 bord d&rsquo;un vaisseau Soyouz\u00a0<\/em>\u00bb. Avant d\u2019en arriver l\u00e0, Li Guangtou a v\u00e9cu des moments terribles en proie \u00e0 la faim &#8211; n&rsquo;ayant rien d&rsquo;autre \u00e0 manger que sa salive &#8211; et \u00e0 la solitude. Ainsi, il s&rsquo;ennuie tellement qu&rsquo;il fait un tour dans la rue alors qu&rsquo;il n&rsquo;ignore pas qu&rsquo;on va le passer \u00e0 tabac. Mais il sait faire preuve de d\u00e9brouillardise, de ruse,\u00a0 voire de sagesse. <em>\u00ab\u00a0Il avait bient\u00f4t quinze ans et il savait \u00e0 pr\u00e9sent comment sont les hommes.\u00a0\u00bb<\/em> D&rsquo;une situation qui aurait pu lui para\u00eetre humiliante ou l&rsquo;amener \u00e0 ressentir de la honte comme sa m\u00e8re, Li Lan en \u00e9prouve, Li Guangtou en tire profit. <em>\u00ab\u00a0C&rsquo;est au cr\u00e9puscule seulement que la m\u00e8re de Li Guangtou fit son apparition \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du commissariat. Elle n&rsquo;\u00e9tait pas venue plus t\u00f4t de crainte d&rsquo;\u00eatre montr\u00e9e du doigt dans la rue.\u00a0\u00bb<\/em> Li Guangtou a un sens des affaires inn\u00e9. Contre certaines descriptions anatomiques de Lin Hong, la plus belle jeune fille du bourg, il se fait r\u00e9galer par son auditeur all\u00e9ch\u00e9, la langue pendante, de nouilles aux trois fra\u00eecheurs. Cinquante-six fois en une ann\u00e9e r\u00e9p\u00e8te avec humour Yu Hua. Ce n\u2019est pas pour rien que Li Guangtou accepte le surnom que l\u2019on lui a attribu\u00e9 <em>\u00ab\u00a0Le roi du cul\u00a0\u00bb<\/em>.<\/span><\/h4>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"color: #993366;\"><em>Brothers<\/em> c\u2019est aussi l\u2019histoire de Li Luan et de Song Fanping<\/span>\u00a0: <\/strong>deux personnages \u00e9mouvants, honn\u00eates travailleurs, tendres parents. Tous deux sont veufs : Li Luan est la m\u00e8re de Li Guangtou et Song Fanping, le p\u00e8re de Song Gan. Ils se sont rencontr\u00e9s au cours d\u2019une occasion peu banale et ils se marient dans des circonstances exceptionnelles o\u00f9 le burlesque c\u00f4toie le cauchemar. M\u00eame si \u00a0aucun lien de sang n&rsquo;unit les deux gamins, le mot fraternit\u00e9 prend tout son sens. L&rsquo;un et l&rsquo;autre sont faits pour s&rsquo;entendre et r\u00e9sister aux \u00e9preuves qui les attendent. <em>\u00ab\u00a0Li Lan pr\u00e9senta Song Gang \u00e0 Li Guangtou\u00a0: <\/em><\/span><\/h4>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>\u2013 C&rsquo;est ton grand fr\u00e8re, il s&rsquo;appelle Son Gang.\u00a0\u00bb<\/em> Song Gang n&rsquo;a pas la niaque du vainqueur. R\u00e9serv\u00e9, timor\u00e9 il se laisse influencer par le plus jeune&#8230; au point o\u00f9 parfois il abdique sa volont\u00e9 propre. On craint m\u00eame le pire pour lui. Mais ne d\u00e9voilons rien des p\u00e9rip\u00e9ties cont\u00e9es de main de ma\u00eetre par Hu Yua dans laquelle la petite histoire du peuple chinois se heurte \u00e0 la grande histoire que veut \u00e9crire son leader avec des moments tragiques, terrifiants. Malade, Li Lan part se faire soigner. <em>\u00ab Apr\u00e8s le d\u00e9part de Li Lan pour Shanghai, la Grande R\u00e9volution culturelle d\u00e9barqua dans notre bourg des Liu&#8230; Li Guangtou et Song Gang savaient que ces gens coiff\u00e9s de chapeaux pointus, portant des pancartes et frappant sur de vieux couvercles de casserole, \u00e9taient ce que tout un chacun appelait des ennemis de classe. N&rsquo;importe qui avait le droit de les gifler, de leur donner des coups de pied dans le ventre, de se moucher et de s&rsquo;essuyer les doigts dans leur cou, et de se d\u00e9boutonner pour pisser sur eux. Ils subissaient ces humiliations sans un mot, sans oser lever les yeux, et les autres riaient \u00e0 gorge d\u00e9ploy\u00e9e&#8230; \u00bb<\/em> Une fois la R\u00e9volution culturelle lanc\u00e9e\u00a0 aucun Chinois n\u2019est \u00a0\u00e0 l\u2019abri de ce d\u00e9ferlement. Celui ou celle qui un jour est promu(e) au rang de h\u00e9ros R\u00e9volutionnaire peut d\u00e8s le lendemain se retrouver dans les rangs des proscrits, subir la torture, \u00eatre emprisonn\u00e9 ou lynch\u00e9&#8230; La trag\u00e9die n\u2019\u00e9pargne personne. Ainsi, les brassards rouges s\u2019en prennent \u00e0 Song Fanping professeur de coll\u00e8ge : qualifi\u00e9 de propri\u00e9taire foncier parce qu\u2019il est le fils de l\u2019un d\u2019entre eux. Adul\u00e9 la veille par les masses, il passe du statut de h\u00e9ros \u00e0 celui d\u2019ennemi de classe. <em>\u00ab\u00a0Il portait un chapeau pointu en papier et avait une pancarte sur la poitrine sur laquelle \u00e9taient inscrits les mots\u00a0: \u00a0\u00bb Dizhu Song Fanping \u00a0\u00bb (Propri\u00e9taire foncier Song Fanping)\u2026 Song Fanping avait les yeux poch\u00e9s et les commissures des l\u00e8vres \u00e9clat\u00e9es.\u00a0\u00bb<\/em> Loin d\u2019\u00eatre critiques, les masses embo\u00eetent le pas des brassards rouges et s\u2019en donnent \u00e0 c\u0153ur joie. On ne rigole pas avec la notion d\u2019ennemis de classe car chacun sait ce qu\u2019il en co\u00fbte d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme tel.<\/span><\/span><\/span><\/p>\n<div id=\"attachment_501\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-501\" class=\"wp-image-501 size-medium\" src=\"https:\/\/motsdaubepine.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Dentiste-3_4354-300x207.jpg\" alt=\"Yua Hua un ancien dentiste \" width=\"300\" height=\"207\" srcset=\"https:\/\/motsdaubepine.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Dentiste-3_4354-300x207.jpg 300w, https:\/\/motsdaubepine.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Dentiste-3_4354-768x531.jpg 768w, https:\/\/motsdaubepine.fr\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/Dentiste-3_4354.jpg 1000w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><p id=\"caption-attachment-501\" class=\"wp-caption-text\">Mentir comme un arracheur de dent : Yu Hua sait de quoi il parle puisqu&rsquo;il a exerc\u00e9 le m\u00e9tier de dentiste. Il s&rsquo;en donne \u00e0 c\u0153ur joie avec son personnage : le dentiste Yu.<\/p><\/div>\n<p><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>\u00ab Lorsqu\u2019il vit Li Guangtou arriver et se glisser sous son parapluie de toile huil\u00e9e, Yu l\u2019Arracheur de dents, sans se soucier de son jeune \u00e2ge, se redressa sur sa chaise en rotin et lui montra sur la table la dizaine de bonnes dents extraites par erreur :<\/em><\/span><\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>\u2013 Ce sont des bonnes dents arrach\u00e9es \u00e0 des ennemis de classe. <\/em><\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>Puis, d\u00e9signant les quelques dizaines de mauvaises dents dispos\u00e9s l\u00e0 pour attirer le client, il ajouta\u00a0:<\/em><\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>\u2013 Ce sont des mauvaises dents arrach\u00e9es aux fr\u00e8res et aux s\u0153urs de classe.\u00a0\u00bb <\/em>On voudrait rire malheureusement ce burlesque d\u00e9crit une r\u00e9alit\u00e9 beaucoup plus sinistre que l\u2019on retrouve aussi dans <em>Balzac et la petite tailleuse chinoise<\/em>.<\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><strong>\u00a0<\/strong><\/span><\/div>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><strong><span style=\"color: #993366;\">Yu Hua joue sur deux tableaux.<\/span> <\/strong>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de ces personnages cohabitent des entit\u00e9s\u00a0: les masses ou les hommes qui portaient des brassards rouges. Anonymes, ces abstractions ne sont plus humaines. <em>\u00ab\u00a0Li Guangtou et Song Gang versaient des larmes de tristesse. Ils avaient pr\u00e9par\u00e9 des \u00e9crevisses frites et achet\u00e9 du vin jaune sp\u00e9cialement pour les offrir \u00e0 Song Fanping, et celui-ci n\u2019avait go\u00fbt\u00e9 ni aux unes ni \u00e0 l\u2019autre\u2026 Song Fanping s\u2019accroupit et essuya les larmes des enfants\u2026 Les hommes qui portaient des brassards rouges, apr\u00e8s avoir mang\u00e9 les \u00e9crevisses et bu le vin qui lui \u00e9taient destin\u00e9s, se retourn\u00e8rent contre Song Fanping et se mirent \u00e0 lui ass\u00e9ner des coups de pied.\u00a0\u00bb<\/em> Avec une telle construction, cette mise en parall\u00e8le d\u2019un \u00eatre humain martyris\u00e9 et de ces bourreaux d\u00e9shumanis\u00e9s, statufi\u00e9s en une entit\u00e9 d\u00e9nu\u00e9e de sentiments ou de r\u00e9flexion, Yu Hua met le doigt sur une des caract\u00e9ristiques des r\u00e9gimes totalitaires. Au nom d\u2019une id\u00e9ologie s\u2019\u00e9rigent des relais capables de broyer quiconque est soup\u00e7onn\u00e9 de ne pas l\u2019adopter. Et c\u2019est universel. Les masses se contentent de peu, ne se r\u00e9voltent pas, acceptent l&rsquo;inacceptable et adorent rire du malheur des autres. <em>\u00ab\u00a0Li Guangtou s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 taill\u00e9 une petite r\u00e9putation dans notre bourg des Liu. Les masses d\u00e9s\u0153uvr\u00e9es y tra\u00eenaient sans arr\u00eat. Tant\u00f4t elles suivaient les cort\u00e8ges sur un bout du parcours en levant le poing et en criant des slogans, tant\u00f4t appuy\u00e9es contre le tronc des platanes, elles b\u00e2illaient \u00e0 s\u2019en d\u00e9crocher la m\u00e2choire\u2026 Les masses en vadrouille, la main sur la bouche se tordaient de rire.\u00a0\u00bb<\/em> Elles ont la m\u00e9moire courte\u00a0: alors que la veille elles encensaient Song Gang, elles le laissent crever, sous les coups des gardes rouges, sans sourciller. Face \u00e0 la barbarie, rares sont celles ou ceux qui r\u00e9agissent avec courage et humanit\u00e9 et soutiennent les deux fr\u00e8res. Ces exceptions existent\u00a0: telle la m\u00e8re Su. <em>\u00ab\u00a0\u00c0 la tomb\u00e9e de la nuit, la patronne de la boutique de dim sum s\u2019approcha d\u2019eux et leur fourra dans la main deux petits pains farcis \u00e0 la viande.<\/em><\/span><\/h4>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>\u2013 Mangez vite tant que c\u2019est chaud. <\/em><\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>Pendant qu\u2019ils mangeaient, la m\u00e8re Su leur expliqua\u00a0:<\/em><\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>\u2013 Aujourd\u2019hui, il ne viendra plus aucun autocar, la porte de la gare est d\u00e9j\u00e0 ferm\u00e9e. Vous feriez mieux de rentrer et de revenir demain.<\/em><\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>Les enfants \u00e9cout\u00e8rent son conseil. Ils hoch\u00e8rent la t\u00eate et reprirent le chemin de la maison, en pleurant et en m\u00e2chant leurs petits pains farcis. Ils entendirent la m\u00e8re Su soupirer derri\u00e8re eux.<\/em><\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>\u2013 Pauvres gamins.<\/em><\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>Song Gang s\u2019arr\u00eata et se retourna vers la m\u00e8re Su <\/em><\/span><\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><em>\u2013 Tu seras r\u00e9compens\u00e9e pour ta bonne action.\u00a0\u00bb<\/em><\/span><\/div>\n<div><\/div>\n<h4 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif; font-size: 12pt;\"><span style=\"color: #993366;\"><strong>Tout au long de cette fresque historique o\u00f9 la description de la Chine moderne convertie au capitalisme est aussi f\u00e9roce, Yu Hua, rabelaisien<\/strong> <\/span>oscille entre un ton burlesque, sarcastique, et la description d\u2019\u00e9motions poignantes de celles qui font les joies ou les mis\u00e8res d\u2019une vie \u2013 tout comme il l&rsquo;a fait avec la m\u00eame verve, dans un de ses autres romans, tout aussi magnifique, <em><a href=\"https:\/\/www.actes-sud.fr\/catalogue\/pochebabel\/vivre-babel-ne\">Vivre<\/a><\/em>. <\/span><\/h4>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><span style=\"font-family: helvetica, arial, sans-serif;\"><em>Brothers<\/em> de Yu Hua roman traduit du chinois par Angel Pino et Isabelle Rabut &#8211; \u00e9ditions Babel &#8211; Acte Sud.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Brothers de Yu Hua : un culot monstre Ce pav\u00e9 de mille pages ne lasse \u00e0 aucun moment. Et lorsque pour le plaisir, l&rsquo;on relit certains extraits, l&rsquo;on \u00e9prouve la m\u00eame jubilation. Yu Hua prend le temps de conter avec force d\u00e9tails l\u2019histoire de deux fr\u00e8res n\u00e9s dans la Chine r\u00e9volutionnaire qui ach\u00e8vent leur destin\u00e9e dans une Chine ayant ouvert <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/motsdaubepine.fr\/index.php\/brothers-de-yu-hua\/\">Lire plus &#8230;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":6,"featured_media":508,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-483","page","type-page","status-publish","has-post-thumbnail","hentry"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v27.6 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Brothers - Mots d&#039;aub\u00e9pine<\/title>\n<meta name=\"description\" content=\"Brohers de Yu Hua : un culot monstre. 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